En quoi le mal nous rend plus humain
Christine Marsan
13 septembre 2003
Introduction
Les événements récents, guerre e, Irak et si l’on remonte un peu en arrière compte-tenu de la date au 11 septembre 2001, nous ne pouvons que constater que les compétences belliqueuses des hommes sont encore au rendez-vous. Que les motivations et les formes de guerres évoluent avec les années, il n’en reste pas moins que les siècles passent et que la violence semble toujours figurer parmi nous.
Forte de cette observation partagée par tous, j’en suis venue à m’interroger sur le sens que pouvait évoquer le mal pour moi. Bien entendu, il est rare de se poser ce type de question ex nihilo, par conséquent c’est bien entendu au travers d’événements variés, perçus comme difficiles ou comme des souffrances que je me suis arrêtée sur cette question. Ainsi l’être humain est-il capable du pire comme du meilleur, et c’est alors intéressant de chercher à comprendre comment peuvent s’articuler ces différentes facettes. Pourtant, une fois le phénomène appréhendé, certains épris d’idéaux civilisateurs rêvent de pouvoir éradiquer la violence et le mal de l’homme. Mais ce serait là agir sans compter avec sa nature profonde et ce serait lui ôter l’une de ses composantes anthropologiques essentielles. La piste réside davantage dans d’autres formes de dépassement que nous allons examiner.
C’est pourquoi j’ai choisi résolument de voir en l’homme le meilleur et surtout rechercher ses capacités de croissance et de changement.
Ces deux axes constituent les deux parties de l’ouvrage. La première vise à rendre compte de ce que le mal peut signifier à nos yeux et la deuxième cherche à couvrir un certain nombre d’initiatives qui cherchent à rendre compte de l’évolution de l’humanité de l’homme.
C’est cette observation que le mal semble bien plus consubstantiel à l’homme qu’une part archaïque d’animalité qui nous a conduit à nous engager dans la piste de la rédaction de l’ouvrage « En quoi le mal nous rend plus humain ».
Tout a commencé par une anecdote que je me plais à répéter tant elle a été chargée de sens à mes yeux. Nous étions, un collègue et moi-même, en train d’assister à Trieste à un colloque interculturel en février 1999 donc à la veille de la guerre du Kosovo. Ce qui m’avait alors frappée, c’est que tandis que nous étions vivement sensibilisés aux questions humanistes, évoquant les différences, la tolérance, le respect, etc, nous n’avions pas sur lire les informations que les différents bateaux de guerre nous donnaient de par leur accostage à quai. En effet, un porte-avions chargé d’avions était visible au large et un bateau amiral était amarré à quelques mètres de notre colloque. Et la seule chose qui nous a fait parler c’était le bruit provoqué par les équipages lorsqu’ils étaient à table dans les restaurants !
Ce n’est qu’une fois que nous avons commencé à quitter le quai de Trieste que nous est apparu clairement la signification des ces différents bateaux. Il étaient là postés attendant le déclenchement de la guerre pour aller se battre et contribuer à tuer des personnes.
Ce qui était donc remarquable dans cette anecdote, c’est qu’aucun des quelques 2000 personnes qui s’étaient réunies dans cette conférence ne comprirent le sens de la présence de ces bateaux. La guerre était à nos portes mais nous ne pouvions pas nous en rendre compte. Il nous a donc fallu parcourir plusieurs dizaines de kilomètres, afin de nous éloigner physiquement du danger potentiel (encore à ce moment) pour réaliser l’absurdité de la situation. Trois jours à débattre comment améliorer les relations et la communication entre les peuples et ne même pas réaliser que la guerre fratricide était à nos portes ! La pulsion de survie était si forte qu’elle obscurcissait nos capacités d’analyse de nos perceptions. Notre capacité à réfléchir était comme endormie sous la proximité du danger !
Cette prise de conscience fut si forte qu’elle motiva mon besoin d’écrire ce premier essai.
Car si entre personnes averties nous n’étions pas capables de voir, de comprendre les menaces qui pouvaient peser sur nos vies alors qu’en était-il de ceux qui ne s’y intéressaient pas et qui passaient, avec « moins » de conscience dans la vie ?
Il m’apparaissait vital et essentiel d’envisager d’agir pour le réveil des consciences et pour contribuer à notre mesure à faire bouger les choses.
Un parcours pour retracer ce qu’est le mal
C’est pourquoi je suis partie dans le projet de relater ce que revêtait le mal pour moi.
L’ouvrage retrace alors le périple entre philosophie et psychologie qui tentent d’expliquer ce qu’est le mal. Le définir conduit à envisager des voies pour l’endiguer ou tout du moins pour choisir de faire autrement.
Le mal serait ainsi multiforme dans le sens où selon auprès de quoi on cherche à le comparer il pourrait signifier tantôt la souffrance, tantôt le fait de nuire à autrui ou bien l’absence de bien ou encore le néant, etc.
Notre plus grande difficulté réside dans le fait de pouvoir comprendre et accepter que nous souffrons. Ainsi nous cherchons tout d’abord une cause extérieure pour en rendre compte. Le mal pourrait bien venir de la malveillance des autres ou alors d’une tare héréditaire comme nous le rappelle l’Ancien Testament avec la Genèse. Nous payons toujours la faute d’Eve et nous chutons toujours dans la douleur et la mort. Car comme nous pouvons concevoir l’immortalité, puisque nous envisageons Dieu et sa dimension infinie, nous sommes éminemment frustrés de n’être ni parfaits, ni divins, ni immortels. Il faut bien alors que ce soit la faute de quelqu’un ! Eve ferait une parfaite coupable en la matière. Je ne reprendrai pas toute la démonstration que j’ai détaillée dans le livre sur les multiples possibilités de lecture de cet épisode de la Genèse et sur le fait qu’il semblait bien commode de trouver dors et déjà un bouc-émissaire à cette situation tragique. Nous retiendrons simplement que le besoin de trouver un coupable extérieur à soi même ou à sa propre communauté est depuis tous temps une « tentation » bien humaine.
Parmi ceux qui ont le mieux expliqué ce qu’est le mal, nous pouvons mentionner St Augustin pour qui le fait que le mal est une privation de bien (privatio boni). Il n’aurait donc pas d’existence propre mais il serait davantage cette sorte de néant, de négentropie lorsque le bien ne rayonne pas. C’est-à-dire lorsque l’homme ne tend pas délibérément vers le bien et donc vers Dieu il sombre dans le mal. Dans la foulée de la tradition platonicienne, si l’on ne cherche pas à atteindre les Idées (Beau, Bon, Bien) alors nous nous exposons à la chute, à la tentation et nous y succombons.
Peu après, des images incarnent alors cette béance, ce manquement au bien en la personne du diable, figure archétypale du mal. Il passe d’un symbole illustrant le mal à une réelle entité dont se sert longtemps l’Eglise pour y rattacher tous ses ennemis comme durant l’Inquisition. Et petit à petit, le Diable prend une dimension charnelle et a une réalité quasi autonome. Ce qui renforce alors la croyance d’un monde manichéen où les forces noires attirent les pauvres humains vers la tentation et le péché.
Là encore la responsabilité individuelle se dissout quelque peu.
Pour St Augustin, comme l’indique les Confessions, il était grandement question de libre arbitre mais les siècles qui ont suivi ont eu tendance à diluer cette responsabilité, infantilisant en quelque sorte le peuple, soumis et dépendant des seigneurs de l’Eglise et terrorisé par le Satan et ses suppôts.
L’avènement du mal moral avec les réflexions de Kant ramène sur le devant de la scène la question de la responsabilité individuelle de chacun face à ses actes et ses intentions. Aussi bien Kant, Schelling ou Hegel s’accordent à dire que le mal est bien notre spécificité humaine et que la pureté serait davantage du côté de l’animal, irresponsable car n’ayant pas de conscience. C’est bien parce que nous sommes des êtres pensants, dotés d’intelligence et de raisonnement que nous avons pu prendre conscience justement du bien et du mal. Ce sens moral nous conduit alors à décider délibérément de le commettre ou non. De fait, le mal n’est plus la responsabilité de Dieu mais uniquement la nôtre.
Un peu plus tard l’existentialisme et le structuralisme, arrivant au milieu des grandes guerres du XX° siècle et de leurs barbaries, voyant les conséquences tragiques des idéologies qui annonçaient le bonheur pour tous, sacrifient Dieu. Et c’est alors la célèbre maxime « Dieu est mort ». La laïcité suivant la Révolution française n’avait pas eu autant raison de lui que les propres exactions humaines. Notre incommensurable barbarie nous a conduit à croire que Dieu était mort, ne pouvant pas supporter qu’il puisse nous avoir laissé commettre de telles atrocités.
La grande question de l’intention de Dieu à ce qu’il y ait du mal était donc de retour.
A la suite de cette époque de no man’s land, comme nous le rappelait Malraux, « le XXI° siècle sera religieux ou ne sera pas » la spiritualité a resurgit partout, sous des formes maladroites, hasardeuses parfois, balbutiantes et crédules mais qui démontrent bien qu’il nous fallait du transcendant pour supporter notre condition limitée et finie de mortel.
Pour en revenir à Kant, avec le mal radical, il postule que la morale permet de policer les tendances irrémédiablement malveillantes de l’homme. Le mal radical serait, en quelque sorte, cette racine mauvaise que l’homme porte en lui et que depuis psychologues et psychanalystes ont cherché à expliquer comme une violence primordiale ou fondamentale ou encore comme une pulsion de mort aussi essentielle et consubstantielle que la pulsion de vie et donc d’amour.
Une des difficultés que le problème du mal pose, au-delà de sa définition, c’est qu’en voulant le combattre en faisant usage de la justice, en fait on l’exerce aussi à son tour. Car punir un délinquant c’est aussi lui infliger une peine, certes autorisée et légale, mais il s’agit, malgré tout, de lui faire subir une souffrance et par conséquent il s’agit bien de commettre le mal contre autrui. Pourtant, si l’on se remémore les travaux de René Girard sur la violence c’est bien par la justice notamment que la violence peut-être endiguée en tous cas dans nos sociétés dites civilisées. Les sociétés « primitives » elles avaient choisi le rituel sacrificiel pour canaliser la violence individuelle et / ou sociale et éviter le châtiment individuel considéré parfois comme injuste.
C’est pourquoi la deuxième partie de l’ouvrage vise à rendre compte de toutes ces initiatives et réalisations qui prouvent que si le mal et la violence sont toujours observables, l’humanité évolue, peut-être beaucoup plus lentement que les progrès des savoirs et connaissances cependant, des évolutions réelles sont notables.
Je me suis ainsi attachée à mettre en exergue différents exemples démontrant des progrès incontestables que notre humanité fait pour sortir de sa tendance « naturelle » à commettre le mal. Par exemple, le droit international condamne les crimes contre l’humanité et cherche régulièrement à prévenir les barbaries commises contre l’homme. Ces mêmes législations ont apporté les droits de l’homme et du citoyen puis de la femme et de l’enfant, chacun se voyant garantie des droits au respect, à la dignité, essentiels pour combattre abus et tortures. Les progrès des connaissances et des techniques sont spectaculaires mais l’évolution de la psyché individuelle et de la conscience collective sont beaucoup plus lentes et expliquent alors pourquoi nombreux sont ceux qui disent que « l’histoire est un éternel recommencement ». Pourtant c’est faux, si une image devait rendre compte de l’évolution de l’humanité ce serait davantage la spirale qu’un cercle vicieux. Elle comporterait des avancées et des reculs spectaculaires, mais nous ne revenons jamais au même point. Parfois l’amplitude des transformations s’intensifie et nous avons le sentiment de « reculer », en considérant les événements à l’instant T du continuum humain. Mais en fait nous apportons à chaque génération son cortège de prises de consciences.
Par exemple, comment ne pas noter la différence de nos niveaux de conscience entre la conférence de Valladolid qui avait pour objet en 1550 d’apporter la preuve que des peuples trouvés sur d’autres continents, qualifiés de sauvages, avaient bien des caractéristiques humaines et ceci en pleine Renaissance ! Certes, j’ai encore entendu des personnes, dans des centres de soins psychiatriques se demander si les psychotiques sont des hommes ou des animaux ! Il faut garder bon espoir ! Nous progressons ! Toutefois ceci se fait à pas d’escargots comparativement à l’intégration cognitive des progrès technologiques.
Ceci s’explique en fonction du nombre d’individus que nous représentons. Faire changer une masse de plusieurs milliards d’individus est une entreprise énorme et peut prendre des milliers d’années. Là aussi l’espoir grandit car depuis Socrate, et son célèbre « connais-toi toi-même », chaque personne qui s’est interrogée sur le sens du monde, sur son existence propre, sur le mal et que les moyens pour l’enrayer est assez souvent parvenue à cette conclusion : c’est par soi-même que la transformation passe.
Le changement du monde passera d’abord par le changement de chacun et c’est bien pour cela que cela ne peut pas s’édicter ! Cela ne peut que s’insuffler, s’inciter, se proposer, se démontrer mais l’on ne peut obliger personne à changer contre son gré ! C’est pourquoi le travail personnel sur soi m’apparaît si fondamental et essentiel pour « combattre » la peur et de ce fait cette tendance au mal radical ou à la violence qui est en nous. Nettoyé de nos peurs et de nos angoisses nous pouvons accueillir l’autre sans crainte et ne pas avoir besoin de le changer, de le dominer ou de l’asservir. L’autre a droit à autant d’espace et de respect que moi-même.
Toujours dans le fil droit de nos explorations sur le mal un certain nombre de points restent encore à éclairer. Ainsi, à la question : le mal est-il absolu ? Il est tentant de dire que le mal rend possible l’humanité dans la mesure où il justifie la liberté qui est elle-même essence de l’homme et de sa condition d’humanité.
Quant à répondre à la question « le mal est-il absolu ? Ceci devient une autre affaire, il semble qu’il soit plutôt relatif, propre au libre-arbitre de l’homme et n’existant pas comme principe premier. Ce qui ne nous empêche pas de rester totalement dépourvus quant à la manière d’expliquer pourquoi ce mal moral, radical existe. « La raison d’être de ce mal radical est « inscrutable » : il n’existe pas pour nous de raison compréhensible pour savoir d’où le mal moral aurait pu tout d’abord venir. » Paul Ricoeur .
Une piste de compréhension réside dans l’observation qu’il semble qu’il faille passer par le mal et la souffrance pour comprendre l’essentiel de l’homme et l’essence de l’âme. Et ce n’est pas un hasard, en suivant Bouddha, si cherchant à dépasser la souffrance, comprendre le mal et la violence, nombreux sont ceux qui s’ouvrent à la spiritualité et à l’amour divin.
Après avoir rapidement survolé ce qu’en disent les principaux philosophes, j’ai apporté ma propre position. Nous pouvons observer que le mal le plus nocif est le besoin de dominer, de posséder autrui ou ses biens (ce qui correspondrait à l’envie) et de chercher à l’asservir. Ce besoin d’exercer son pouvoir sur autrui m’est apparu comme l’un des pires maux de l’homme et source de toutes les inégalités, abus et de beaucoup de souffrances. C’est alors que se pose bien vite la question de savoir ce qui pousse à avoir besoin de dominer, d’abuser l’autre. Pourquoi ?
Très vite la réponse m’apparaît comme étant la peur, celle de moi-même et surtout celle de l’autre. Le fait d’avoir peur, d’être aux prises avec ses angoisses impose de leur apporter paix et repos. Le plus simple est alors d’accuser autrui, de le façonner à « notre image », de le posséder et de l’asservir afin que surtout il n’exprime pas à son tour son libre-arbitre et n’amène avec lui sa cohorte de différences, d’exigences, insupportables. Tant que je ne peux m’accepter moi-même avec bienveillance, il est alors bien difficile d’envisager l’autre avec tolérance. « La peur est le seul péché capital ». St Augustin.
C’est pourquoi les issues qui apparaissent pour décider, en conscience, de dépasser nos tendances malignes résident dans la culture, la connaissance et les savoirs qui limitent l’inconnu et les peurs et qui permettent, bien évidemment, de comprendre le monde et les Autres et de ce fait de devenir plus tolérant.
Cependant savoir n’a jamais empêché la domination, bien au contraire et les peurs d’autrui restent tout aussi puissantes chez certains. C’est pourquoi combattre l’ignorance, l’illettrisme et l’inculture est essentiel mais insuffisant.
« Tant que tu ne peux pardonner à autrui d’être différent de toi, tu es encore bien loin du chemin de la sagesse ». Sagesse chinoise.
C’est là qu’interviennent alors plusieurs dimensions, d’une part le travail sur soi et le développement personnel incluant la thérapie comme voie de dépassement de ses peurs, de ses angoisses et de ses croyances limitantes. Ce qui conduit alors vers la résolution de ses compulsions de répétition et ouvre comme l’indique la psychanalyse la voie vers la capacité à aimer réellement l’autre, qu’il soit étranger ou dans l’intimité. Ce qui rejoint alors la sphère spirituelle qui invite à purifier son cœur et son âme afin d’accueillir en soi le divin et de ne pas professer contre autrui de paroles ou d’actions nuisibles. Les deux voies psychologies et spirituelles insistent bien sur la nécessité de se tourner vers l’amour et non vers la haine ou le ressentiment facteurs de souffrance.
Enfin, l’éthique nous semble être la ligne de comportement social constituant l’épine dorsale de la transformation de la peur en confiance. Il ne s’agit pas de morale mais d’exigence d’un comportement respectueux d’autrui et qui sous-tend l’action sans porter préjudice à quiconque. L’éthique appelle la cohérence et la capacité à se remettre en cause. Car prêcher les bienfaits de l’éthique tout en continuant à agir différemment est fort aisé et malheureusement assez commun.
Dans notre livre, contrairement à André Comte-Sponville affirmant que l’amour peut combattre le mal, bien que nous sommes totalement d’accord sur le fond, nous avons jugé bon de mettre l’accent sur l’agir éthique. En effet, c’est cette exigence intérieure qui va elle aussi articuler notre développement de notre capacité à aimer notre prochain. Ainsi, dans les tentatives pseudo-spirituelles, nombreux sont ceux qui au prétexte de l’amour infini, abusent de réalités fort charnelles pour déformer le sens de l’amour du prochain. Il est essentiel de développer sa capacité d’amour afin d’apporter sérénité dans les relations et grâce à la tolérance vis-à-vis d’autrui ne plus en avoir peur. L’éthique ne peut être qu’individuelle puisqu‘elle dicte notre action au quotidien et lui imprime une direction respectant autrui et soi-même. C’est en cela que l’agir éthique peut battre en brèche la tendance que nous avons pour le mal.
Enfin, lorsque je choisis le titre « en quoi le mal nous rend plus humain » je postule que nous avons à réveiller le meilleur de nous-même, en quelque sorte, la divinité qui est en nous et que le mal et la souffrance peuvent être des indications sur le chemin pour agir différemment. Dès lors que face à la souffrance, on peut apposer la lucidité de se demander ce qui nous arrive et quelle en sont les causes et en quoi nous sommes partie prenante de notre propre malheur, alors ce dernier prend un sens, celui de la croissance. Le mal apparaît comme le révélateur de notre capacité à faire le bien et à utiliser notre libre-arbitre avec discernement. Agir éthiquement signifie alors choisir la voie du bonheur, d’un agir juste et positif en refusant, au quotidien de commettre des actions qui pourraient porter tort aux autres ou à soi-même. Et l’éthique devient alors la condition sine qua non à l’établissement d’un amour inconditionnel permettant d’accueillir les autres, dans leur différence, avec respect et compassion.
C’est sur cette tonalité que je termine l’ouvrage.
Depuis le mal quelles nouvelles perspectives ?
Depuis ce premier ouvrage d’autres ont été écrits ( à paraître) sur les conflits et sur les violences en entreprise ou encore sur les évènements du 11 septembre et la ligne de force est toujours la même. Il s’agit de contribuer, d’une part, à éclairer mes concitoyens sur les constats qui peuvent être faits sur l’évolution de notre société et ceci de manière à proposer des pistes de solution, des axes d’intervention, des orientations correctrices. C’est aussi l’occasion de proposer des alternatives, de permettre de réveiller les consciences et d’encourager la modification des représentations de chacun. En effet, trop nombreux sont encore les personnes, en France tout du moins, qui se sentent isolées et démunies pour agir. Les interviews menés à la suite des attentats du 11 septembre m’ont conduit à observer que la plupart des gens se sentent totalement impuissants pour changer quoi que ce soit et surtout à la taille de la nation ou à plus grande échelle. Ils ont perdus confiance dans leur capacité de transformation. Comme plus aucune idéologie n’est suffisamment fédératrice pour enthousiasmer les gens, chacun a un peu le sentiment de flotter et d’ailleurs certains sociologues observent même une certaine fatigue d’être soi.
Dans ces conditions évidemment la porte est ouverte à ce que ceux qui détiennent le pouvoir puissent en abuser et oublier leur mission de service public à rendre à leurs électeurs. C’est pourquoi il paraît si important de redonner confiance dans la capacité d’action et de transformation de chacun. Il est essentiel que les personnes aient conscience qu’ils sont aux prises avec des représentations individualistes issues du consumérisme et du libéralisme conduisant plutôt à l’isolement qu’à l’action collective. D’ailleurs tout récemment le drame sanitaire suivant la canicule en France a bien démontré ce manque de solidarité dans la population civile.
Il est fondamental de faire comprendre que la réalité n’est pas de se sentir seul et impuissant. Nombre d’initiatives associatives et issues de toute type de groupes sont là pour en faire témoignage. Assisté par la reliance que permet Internet, la réalité est à la mobilisation instantanée pour de grandes causes, comme par exemple la prière mondiale réalisée le vendredi 14 septembre 2001 pour la paix à la suite de la chute des twin towers ou plus récemment avec la mobilisation internationale contre la guerre d’Irak. Nous détenons une extraordinaire capacité de mobilisation communautaire, jamais nous n’avons été si nombreux à pouvoir agir et si vite pour une cause ou contre des actions jugées inhumaines.
Le niveau de conscience monte, notre tolérance aux différentes formes de violence est de moins en moins élevée. Ainsi, peu de gens sont dupes des motivations officielles pour motiver la guerre d’Irak et des commissions d’enquêtes ont lieu dans chaque pays afin de trouver les responsabilités et motivations à laisser-faire voire à subir de telles décisions.
De plus en plus de civils s’impliquent et créent des mouvements de toutes sortes pour apporter des solutions plus humaines aux différentes composantes de la vie en société.
Et pourtant la population se croit toujours impuissante et isolée, et se désinvestit des votes électoraux tout en s’impliquant concrètement dans de réelles actions politiques. C’est un peu comme avec la religion, il y a de moins en moins de chrétiens baptisés et de plus en plus de gens qui agissent en cohérence avec les principes du Christ !
Les idéologies fédératrices ne font plus recette car elles ont trop souvent conduit aux pires massacres. Cependant il devient essentiel d’envisager une articulation philosophique à nos actions et de pouvoir placer une éthique à nos projets et engagements sans quoi nous pourrions être amenés à faire n’importe quoi.
Là encore les représentations sont à modifier car il existe réellement des valeurs qui fédèrent les personnes notamment celles qui sous-tendent le développement durable. Mais le concept est peut-être trop jeune pour générer encore des notions claires et parlantes dans l’esprit de la majorité de la population.
Les orateurs d’une certaine époque manquent sans doute également pour gagner l’écoute des personnes. Aujourd’hui ce qui mobilise les attentions c’est la télévision et celle-ci, même privée, voire justement parce qu’elle l’est, n’est pas apte à passer des messages qui pourraient aller à l’encontre de ceux qui la financent. Il en de même pour la pensée. La plupart des maisons d’édition, des quotidiens et magazines sont dans les mains d’industriels et de financiers qui sont davantage intéressés par l’augmentation de leurs profits que les progrès de la pensée. Ou plutôt sur la diffusion de pensées autres que celles exprimant en quelque sorte les messages politiquement corrects. L’intoxication mentale dénoncée jadis par George Orwell est bien présente, elle n’a pas revêtue les atours d’un régime totalitaire comme 1984 le laissait penser. C’est tout à fait normal nous ne sommes pas dans une époque où une idéologie dominante comme le communisme pourrait conduire à de telles pratiques, pour autant ne nous leurrons pas nous vivons sous une autre idéologie envahissante et lobotomisant qu’est le libéralisme. Même des capitaines d’industries comme Claude Bébéar dénoncent les processus qui tuent le capitalisme. Les effets de la mondialisation sous couvert de libéralisme, de liberté de choix affiché, modèlent le monde entier dans un seul et même moule. Ils packagent notre environnement comme nos pensées, avec des concepts jetables et des valeurs artificielles nous laissant le goût amer de la défaite surtout lorsque le chômage nous touche tandis que nous nous pensions, nantis, avoir un emploi et pouvoir consommer.
C’est pourquoi il est essentiel de garder une certaine vigilance intellectuelle, de regarder le monde avec curiosité et fermeté sans complaisance et de voir en quoi nous pouvons être complices de son évolution. Ensuite nous pouvons décider dans quel camp nous nous plaçons, soit celui qui renforce le système par ignorance ou par convoitise ou alors celui de la volonté de transformation, cherchant à partir de l’existant de proposer des alternatives viables, pérennes et humanistes.
Ceci pose justement la question de l’engagement. Ecrire c’est déjà bien mais qu’écrit-on et pour qui ? Est-ce qu’au-delà du constat des choses sont proposées ou est-ce que cela reste uniquement spéculatif ? Compte-tenu de la morosité des foyers et de la pauvreté de la majorité des opinions, il semble du devoir de tous ceux qui ont un rôle intellectuel dans la société, de décider de s’engager.
C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas forcément de militantisme mais davantage de ne pas être dupe de l’influence de ses propos, et bien entendu basé sur une éthique rigoureuse tant dans le message que dans les intentions à passer, prendre conscience de la portée de son discours et donc décider de s’engager ouvertement à agir en fonction de ses prises de position. Nous manquons cruellement de pensées appliquées au concret. Notre société est trop dichotomisée, d’un côté les intellectuels qui décrivent, voire pensent le monde, ensuite le concret passe dans les mains de personnes plus pragmatiques dont les intérêts peuvent être différents voire diverger des constats initiaux et des propositions de solutions. Enfin des intérêts spéculatifs peuvent tout autant détourner des constats de leur trajectoire initiale, c’est pourquoi je prends position pour dire qu’il est essentiel aujourd’hui d’assumer ses propos et ses écrits et de poser des actes cohérents avec les idées initiées.
A défaut de nouvelle idéologie majeure, c’est très probablement la cohérence et l’éthique dans le comportement qui inciteront nombre de gens à vouloir modifier quelque chose dans leur quotidien, peut-être dans leur manière d’être, de se comporter ou de penser.
Christine MARSAN
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