Présentation

 

Christine Marsan vous propose plusieurs prestations  :

Du sujet à l'entreprise, diverses propositions d'intervention

  • Comprendre la complexité pour gérer au quotidien son entreprise et ses équipes. Psycho-sociologue et praticienne des relations humaines, je mets à votre disposition conférences, débats, ateliers de réflexion pour appréhender les différentes thèmes de la complexité organisationnelle appliqués à la stratégie, à la DRH et au management. Ce qui vous permet d'avoir une longueur d'avance afin de manager intelligemment et avec éthique.
  • Penser autrement pour agir autrement : Elaborer une stratégie, innover repose sur une autre approche de la créaitvié, combinant la compréhension de la complexité, les ressorts de l'imaginaire et les outils de la créativité. Ce n'est qu'en faisant évoluer nos cadres de références que nous pouvons innover autrement! Site : www.christinemarsan.fr
  • Diagnostic de votre entreprise : vous souhaitez faire évoluer votre entreprise et vous avez besoin d'une aide pluridisciplinaire pour envisager toutes les facettes du changement. Pour plus de détail, voir le site de Renaissance : www.christinemarsan.fr
    Coaching Existentiel : je vous aide à vous réaliser, à être pleinement qui vous êtes et que vous n'avez pas encore osé révéler et à atteindre vos objectifs. Pour voir plus en détail de quoi il s'agit, aller voir l'article : coaching existentiel. www.christinemarsan.fr 
  • Thérapie holistique : vous avez envie de faire un travail approfondi sur vous et aussi d'être pris en considération dans la totalité de vos facettes (différents engagements, considérations professionnelles, dimension psychologique, énergétique et pourquoi pas aussi spirituelle). Je vous offre un espace et des méthodes, qui en respect de votre choix et ce que vous voulez explorer de vous, vous permettra de vous épanouir, de dépasser souffrances et blocages et de développer une plus grande autonomie. Pour plus de détails voir la partie "développement de la personne" dans le site www.christinemarsan.fr .
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Ce blog a pour objectif de vous faire partager plusieurs années de réflexion sur la société, la personne, les impacts des évolutions de l'entreprise et aussi un peu de ... philosophie et de politique.
 

Vous trouverez ici des articles dans les domaines suivants :

  • Sciences Humaines :
    • psychologie,
    • sociologie,
    • philosophie,
    • politique..
  • Professionnel :
    • coaching et accompagnement au changement.

Vous trouverez une présentation succincte sur mon short web site : www.christinemarsan.eu et pour un descriptif plus détaillé de mes activités professionnelles vous pouvez visiter le site : www.christinemarsan.fr.

Merci pour votre visite et vos réactions sont les bienvenues.
 

Email : christine.marsan@wanadoo.fr

Vendredi 30 septembre 2005 5 30 /09 /Sep /2005 00:00

Violence et interstices

 

Christine Marsan

 

Introduction :

 

Les phénomènes de violences en entreprise sont connus font l’objet de multiples observations et actions de prévention. Cependant les formes varient et nous nous sommes attachée dans cet article à présenter un aspect peu mis en exergue à savoir la réduction des espaces et des temps relationnels et comprendre en quoi les interstices entre deux réalités professionnelles ou personnelles peuvent être des seuils de préservation de l’altérité et donc gardiens de la violence.

 

 

 

Argument :

 

 

 

 

 

Ce qui me conduit tout d’abord à préciser ce que j’entends par violence. Il s’agit de cette capacité spécifiquement humaine d’annihilation de l’autre par l’exercice immodéré d’une force contre lui. Je pars du principe que la violence est toujours là au cœur de l’homme comme potentiel au même titre que l’amour d’ailleurs. Et c’est la capacité de libre arbitre qui pourra faire la différence. Donc, je postule que la violence n’est pas inéluctable, elle peut être gérée à titre individuel et assumée en décidant ou non de la manifester. Pour autant, la violence dans le corps social ne peut pas forcément être contenue par l’exercice de la liberté d’un seul. Ainsi envisager que chacun simultanément puisse choisir entre l’éthique ou la violence n’est peut-être pas encore totalement réaliste.

C’est pourquoi nous allons chercher à rendre compte d’une forme particulièrement discrète de génération de la violence qui consiste à laisser ou non des espaces de liberté, des entre-deux entre l’action et l’échange. En un mot nous pouvons les nommer interstices, ils se caractérisent par des lieux de dialogue et d’évitement de la violence et semblent dangereusement menacés ces temps-ci.

Tout en faisant un rapide cheminement au travers de différentes formes d’interstices nous pourrons tirer les fils connexes des notions de seuils et de frontières et mesurer en quoi la violence peut être présente lorsque ceux-ci viennent à manquer.

 

 

 

 

 

La chasse aux interstices

 

 

 

 

 

Dans le fil droit du paradigme moderne, sur le terrain particulier des entreprises, il existe une réelle chasse aux gaspi. C’est la volonté d’éradiquer tout ce qui dépasse, dans le sens de tout ce qui dérange et qui pourrait contrevenir au mythe de l’asepsie, la chasse aux virus, à l’étranger, au nuisible, au violent, à l’humain en quelque sorte ! C’est l’époque de la quête du Graal du zéro défaut, la volonté de rendre le monde stérile et vidé de tous ces virus nocifs, la moindre déviance est combattue. C’est l’ère de la norme qui fait tout entrer dans la même boîte.

Ainsi que ce soit dans les compressions du temps comme dans les recherches d’optimisation et de performance, la guerre aux interstices est ouverte, il s’agit d’éliminer ce qui semble inutile et non essentiel ou non rentable. Avec les 35 heures les espaces de dialogue, d’échanges, les moments comme les lieux ou les échanges informels, sans objets, uniquement conviviaux disparaissent et sont traqués. Ainsi tandis que M6 nous présente régulièrement son émission caméra-café, il se trouve que les machines à café disparaissent peu à peu des entreprises ou alors que le temps consacré aux pauses-café est de plus en contingenté. Et d’aucuns reconnaissaient que ces temps perdus, certains les nomment même temps morts, doivent être éliminés pour optimiser la performance et se conformer à la loi sur le temps de travail. Ainsi les interstices sont-ils peu à peu éradiqués. Et cette élimination des temps informels rend l’équilibre social fragile car chacun se comporte vis-à-vis de l’autre dans une logique de production à flux tendus. A la moindre demande hors délais, hors norme, inhabituelle, les personnes peuvent exploser. Sous pression et dans un rapport tayloriste à l’efficacité les charges émotionnelles ne trouvent pas d’exutoire et l’explosion est beaucoup plus patente que par le passé. La violence peut alors survenir à n’importe quel moment, elle est là, en puissance, prête à se déverser au moindre écart de langage. Elle est le fait d’individus qui expriment de manière imprévisible, leurs humeurs. Par ailleurs, ses formes sont plus labiles et inattendues. Les échanges optimisés encouragent l’incertitude, on ne peut plus connaître le comportement de l’autre, le voisin de bureau devient peu à peu un étranger et l’on sait quelle place lui est réservée. Celle de focaliser tous les maux et les dysfonctionnements. Ainsi le risque est de créer un environnement tendu et particulièrement fragile, potentiellement prêt à exploser.

 

 

 

Emails et communication minimaliste

 

 

 

 

 

Les technologies ayant changé avec Internet, les emails sont les supports les plus fréquents de la communication entre une majorité d’individus dans l’entreprise et constituent le référentiel relationnel de base de quasiment tous les jeunes aujourd’hui. Ceux-ci sont nés avec la souris entre les mains et l’habitude de surfer d’un espace à un temps et d’un temps à un territoire. Ce zapping polymorphe compresse les temps et les distances. Tout le monde sait qu’Internet a ramené le monde à la taille d’un village. Les frontières sont inexistantes. L’immédiateté est la loi et la simultanéité des informations reçues devient la règle des marqueteurs qui ont envahi la toile pour en faire un grand marché aux potentiels illimités. Par conséquent, il existe de moins en moins d’espaces privatifs et reconnus comme tels. L’étendue se limite à l’intervalle voire à l’interstice entre deux activités, entre plusieurs projets, entre deux communications. Les frontières disparaissent et avec elles les sphères privées et professionnelles qui se confondent comme des bulles poreuses.

L’image peut se glisser partout et dépouille l’intimité de ses dernières parures. L’absence d’espaces réduits, d’intimité, de capacité prendre du temps pour soi et de ce fait aussi pour l’autre est encore une chasse aux interstices d’humanité. Et c’est alors la porte ouverte à la violence. Nombreux sont ceux qui vivent mal la forme de la communication prise par les emails, il n’existe plus de « bonjour » ni « d’au revoir », les formules élémentaires de politesse disparaissent, le texte s’appauvrit, tout est abrégé et ce langage atrophié, quasiment phonétique parfois, ne permet plus les nuances. Ce temps qui facilite la reconnaissance de l’autre dans ce qu’on lui dit. L’autre et moi-même n’avons plus d’épaisseur comprenant avec elle rugosités et imperfections, il n’y a plus d’espace de rencontre durable, de place, d’attention, etc. Mus par l’efficacité, les emails doivent être brefs et aller à l’essentiel. Ainsi dès que le message perd de sa neutralité, l’escalade des violences écrites peut très vite advenir. Notamment par la mise en copie systématique d’un certain nombre de personnes, particulièrement la hiérarchie de manière à piéger l’autre qui dérange, soit avec une stratégie avérée pour l’éliminer, soit simplement pour le contraindre à faire ce que l’on veut.

Par exemple, les pratiques des chercheurs d’emploi ont changé. Aujourd’hui ils envoient des e-mailings et se moquent éperdument à qui ils écrivent, ils partent à la pêche et on verra bien ! Ce qui est le symptôme d’un manque de considération d’autrui. Il en est de même pour les sites de rencontre. Le principe est d’envoyer quantitativement des annonces standard à tout le monde et de voir qui répond.

Ceci remet alors en cause le rapport à l’autre, à l’altérité et bien entendu à la relation d’amour. L’autre devient indifférencié, et c’est à lui à prendre l’initiative d’apprécier celui qui aura adressé le message qui lui correspond le mieux. Comment dans ces conditions une relation de qualité peut-elle se créer ? Comment la prise en compte élémentaire de l’autre peut-elle avoir lieu si celui-ci est considéré comme un objet, un instrument satisfaisant ses projets ?

Si depuis toujours la relation à l’autre était une véritable question, cela ne pouvait justement advenir que tout autant que l’autre était enfin reconnu comme un sujet à part entière et non plus comme un objet ne cherchant qu’à satisfaire nos manques. La réduction du temps à l’autre et l’annihilation de son espace ne contribuent pas à faciliter cette relation à l’autre.

 

 

 

Internet pose ainsi crucialement les questions des frontières et de l’altérité.

 

 

 

 

 

Le problème que pose la rapidité, le zapping et surfer d’une fenêtre à l’autre c’est le consumérisme de l’autre et de la relation. « Ce que tu me dis me dérange, je zappe, je me déconnecte, je ne continue pas. » Internet permet de ne jamais rentrer dans l’intimité, je préserve ma bulle autiste de consumériste ravageur mais je ne sais plus être dans la durée et la qualité du lien à l’autre. Il est question de survoler autrui et d’être séduit, vite pour ensuite pourvoir passer à une autre aventure. Nombreux sont ceux qui envisagent l’autre comme une compagnie virtuelle, jetable et interchangeable.

Elle peut parfois être idéalisée par l’intermédiaire de l’écran chacun s’est rendu parfait, magnifique et il s’agit alors d’échanges d’idéaux du moi et non de réelles communications inter-indidivuelles. A la première difficulté, stop ! Pourtant la relation humaine fonctionne dans la durée.

Donc ces intermédiaires que sont les écrans en créant de la relation artificielle, virtuelle et éphémère créent aussi une solitude charnelle. L’autre devient fantasmatique, il entre dans le monde de l’imaginaire. Le pire est alors d’envisager la véritable rencontre. Tout le monde se souvient de ce film américain où deux personnes vivent une passion sur Internet et ne se supportent pas dans la réalité. Pourtant nous sommes encore faits de chair et la question est alors de se demander que faire avec toute cette tension libidinale ? Où et comment l’évacuer ? Les jeux vidéo contribuent à constituer cet exutoire mais ne règlent en rien le rapport à l’altérité et nombreux sont ceux qui ne sont pas d’accord quant au fait qu’ils règleraient le rapport à la violence.

 

 

 

Interstices et seuils

 

 

 

 

 

La question de territoire dont nous avons parlé avait pour corrélat des seuils qui permettaient d’entrer dans une maison, chez l’autre, il existait un certain nombre d’étapes spatiales qui permettaient de passer de l’extérieur, territoire de l’étrangeté, progressivement par seuils successifs jusqu’à l’intimité des habitants de la maison. Cette notion de progressivité a disparu avec Internet et les nouvelles technologies, les formes de communication violent, en quelque sorte, toutes ces étapes préliminaires. Qualifiées de bienséance ces phases facilitaient, pour chacun, le temps nécessaire pour s’apprivoiser. Pourquoi parler de viol ? Parce que l’entrée intempestive, brutale, sans y être invité dans la sphère la plus intime de l’autre est perçu comme intrusif. D’autant que justement la communication, elle, n’est pas forcément respectueuse et basée sur la rencontre. Il s’agit le plus souvent de demandes intempestives, égoïstes et professionnellement tournées vers la performance et non vers l’accueil de l’autre ou la rencontre.

 

 

 

 

 

Sans frontières que deviennent les limites ?

 

 

 

 

 

Internet pose aussi la question des frontières, nous venons de dire qu’il n’y en a plus ni dans la l’espace ni dans le temps et ceci pose alors la question des limites. Limites dont on sait combien elles sont essentielles pour endiguer la violence. Sans contenant, sans limites qui montrent la loi et ce qui doit être respecté, c’est-à-dire ce qui est autorisé ou interdit, la puissance des pulsions individuelles ou collectives déverse ses exigences sur autrui et s’illustre par la violence. C’est-à-dire le non-respect de l’autre pour atteindre la satisfaction de son désir à son détriment.

Internet permet l’envahissement par les Newsletters et toutes sortes de publicités et si nous voulons nous en départir il faut payer pour être débarrassés de choses qui nous n’avons pas choisi de consulter. Pire encore ces mises en copie systématique de toutes les âneries de la terre qui nous arrivent, par des amis bienveillants par dizaines par semaine envahissent notre boîte de réception. Ils nous encombrent sans même nous avoir demandé notre avis. Autre forme de violence. Ces pratiques illustrent le non-respect patent de l’altérité. La boite de réception de l’autre est perçue comme opportunité commerciale, comme dévidoir, comme moyen de pression et occasionnellement comme espace privatif de rencontre réelle.

 

 

 

Parler d’interstices, de frontières et de limites invite à se poser la question du seuil et avec lui celui de la violence.

 

 

 

 

 

Le seuil de la violence baisse régulièrement depuis les progrès historiques apportés par les civilisations comme en rendent compte les historiens de la violence (Alain Corbin, Nicole Gonthier, Robert Muchenbeld, Jean Chesnais)  ou les travaux de  Norbert Elias. Nous ne voulons plus voir de barbarie sous nos fenêtres ! Tentative battue en brèche avec les différents génocides et autres industrialisations de la mort réalisés au siècle dernier. Pour autant, nous ne voulons plus de violence physique sur la place publique. Vouloir éradiquer la violence comme beaucoup s’en réclame comprime alors dangereusement l’expression d’une violence primordiale qui est là. Elle a besoin de s’exprimer et doit trouver un canal qui pourra permettre son expression tout en évitant de nuire à autrui. C’est ainsi que l’argument de la catharsis légitime l’usage croissant de la violence par toutes sortes de médias. Pourtant la violence augmente incontestablement et surtout dans ses manifestations les plus banales que sont les incivilités et autres petites anicroches à la bienséance vécues quotidiennement. Une violence, qui nous agresse par définition, ne trouve pas forcément sa résolution par le procédé de l’éradication. En effet, il s’agirait alors d’éliminer une composante humaine aussi essentielle que l’amour et la capacité artistique, qui bien entendu sont trois composantes qui correctement agencées peuvent permettre justement le dépassement de la violence. Celle-ci ne serait plus alors que l’expression étymologique initiale de force de vie canalisée par l’amour du prochain plutôt que par la haine de l’étranger et l’art serait alors la forme aboutie de sublimation des pulsions et des violences.

Seulement voilà, aujourd’hui la violence qui n’est plus tolérée, est traquée comme une bête nuisible. Elle est justement reléguée dans la sphère de l’animalité alors que ses raffinements constituent notre spécificité humaine. La constante médiatisation de la violence nous la rend toujours plus omniprésente aussi bien familière qu’insupportable. Au lieu d’avoir cet effet cathartique et donc résolutoire, la répétition de scènes de violences nous y sensibilise comme si nous étions fascinés par l’horreur et que nous nous délections du mal infligé à autrui. Quel seuil avons-nous franchi ? L’interstice entre l’intolérance à la violence et la répétition de la jouissance de la souffrance de l’autre apparaît comme ténu.

 

 

 

Interstices et violences

 

 

 

 

 

Ce n’est alors pas un hasard si de manière concourante, certains termes deviennent de plus en plus présents dans le champ de l’organisation tels que souffrance, violence et harcèlement. Pour autant l’engouement social pour ce dernier concept laisse penser que c’est probablement le fait que cette souffrance est subie et qu’il n’y a pas lieu de tout ramener à des facteurs psychologiques mais plutôt à rendre compte d’une certaine complexité sociale. La violence exercée de l’organisation sur l’individu fait jour et elle est rendue visible par ce concept unique qui rassemble l’expression de toutes les souffrances et des manques de reconnaissance. Certes elle n’est pas nouvelle mais le phénomène de cristallisation sur le concept de harcèlement lui l’est et interroge quant à ses multiples significations. En quoi est-il indicateur d’un besoin que formulent les salariés vis-à-vis de leur organisation ? De quel type de souffrance est-il le symptôme ?

Notre propos n’est pas d’y répondre ici mais davantage de se demander quelle est la marge de manœuvre restante aux acteurs des organisations lorsque tout devient violence et harcèlement ? Quels interstices de négociation ont-ils face à ce nouvel amalgame ?

Il existe là aussi une forme de violence dans le fait qu’il n’y a plus de distinction entre les événements, tout procède d’une même chose, le harcèlement. Quand tout est dans tout, on ne peut plus distinguer les frontières, les limites et les seuils et cette indifférenciation rappelle les dépendances archaïques et ramène avec elle soit la violence cannibale du stade oral, soit la violence de la différenciation. Dans les deux cas, l’amalgame et l’indifférenciation sont sources de violences.

Il est alors légitime de se poser la question suivante : quelles formes d’échanges sociaux cela préfigure-t-il ?

 

 

 

Zones de flous, zones de pouvoir : nouvel espace de violences

 

 

 

Par ailleurs, les conflits liés aux prises de pouvoir sont identifiés par les sociologues des organisations (Crozier, Friedberg) comme le fait des flous laissés volontairement ou non par l’organisation. C’est-à-dire ces zones non prévues, des limites non clarifiées qui conduisent les acteurs à prendre position dans ces espaces mal définis et créant ainsi des conflits de rôles et plus largement de territoire et des conflits de pouvoir. Car il s’agit de savoir qui sera le premier à déployer sa stratégie de conquête sur l’espace et sur ses concurrents. Jusqu’ici ces phénomènes apportaient surtout leur lot de conflits, mais il semble qu’aujourd’hui, la violence apparaisse parce qu’il n’y a pas d’instances de régulation à ce type de comportement (Wieviorka). L’ambiguïté pouvait se gérer auparavant parce que les instances de régulation étaient clairement identifiées, à présent les pouvoirs des classes sociales (Etat, patronat contre syndicats) deviennent les composantes d’anciens paradigmes de société. La jeunesse contemporaine se retrouve dans la performance des organisations réticulaires et se repose alors sur la notion d’interstices de contacts propres aux réseaux technologiques comme physiologiques. Si les flous organisationnels étaient jusqu’ici réglés par l’autorégulation des acteurs, aujourd’hui, ceux-ci surfent et laissent les incohérences béantes générer davantage de violences dans l’espace inachevé d’une altérité qui doit se redéfinir avec de pouvoir se reconnaître. Il serait alors nécessaire de repenser un stade du miroir à l’état adulte et que l’entreprise aura a repensé comme nouvel accès à la symbolisation.

 

 

 

Que ces instances de régulation dont nous avons parlé prennent la forme de réglementation,  de procédures de définition de postes, de tâches, de frontières d’équipes ou autres, toutes ces initiatives ont pour fonction de créer du tiers à la fois séparateur et médiateur. Les espaces informels, ces temps morts étaient aussi des espaces régulateurs et médiateurs par la possibilité qu’ils laissaient à chacun de pouvoir se connaître, échanger, dialoguer et évacuer les sources de tensions excessives.

 

 

 

Interstices, violence et choc de paradigmes

 

 

 

 

 

La violence se glisse dans les espaces non clarifiés, dans l’hésitation du corps social qui se cherche, elle vient comme une énergie vitale, surgir, comme le magma, du choc des deux plaques tectoniques à la suite d’un tremblement de terre. Le paradigme moderne s’éteint difficilement, dans les derniers soubresauts et barouds d’honneur pour montrer qu’il est encore vivace a du mal à laisser la place à un nouveau qui trépigne de toute la sève de sa facette juvénile. Le post-moderne plasmodie le bit du changement. Le choc frontal des deux paradigmes crée la violence de l’affrontement, l’écart se creuse et elle se déverse comme indicateur d’une mutation essentielle, d’un tournant de société. La question est alors de savoir comment endiguer cette sève féconde.

 

 

 

Alors lorsque l’entreprise cherche à savoir comment éliminer ses sources de violence et ses tensions internes, nous pouvons rendre compte de l’erreur fondamentale qui est alors faite. Le mythe moderne, universaliste et moralisateur cherche à éradiquer une constante consubstantielle de l’homme. Il ne s’agit pas d’éliminer cette particularité humaine mais davantage de savoir comment composer avec elle. De la sorte, elle pourra exprimer et dégager énergie, vitalité et créativité mais sous une forme relativement canalisée et acceptable par le corps social afin qu’elle ne lui nuise pas au point de le détruire.

Ainsi les moyens d’apprivoiser cette violence pourront-ils se rechercher chez René Girard au travers des processus de ritualisation permettant de sortir de la violence mimétique ou encore selon Michel Maffesoli de lui préférer une certaine homéopathisation du mal par la restauration d’interstices ludiques, exutoires sublimatoires à la violence.

La question qui pourra alors se poser est de savoir si l’entreprise va, à son tour, devenir le décor d’une érotisation de la violence permettant de créer, à nouveau, par la sensibilité de cette part obscure de la relation, ce lien perdu. Alors à la suite du constat classique selon lequel la violence détruit l’altérité peut-être que la post-modernité serait le paradigme éclairant les nouvelles modalités du sens émergeant de la reconstruction du lien social. Et ceci par l’expression brute d’une violence qui vise à réunir les personnes autour de ritualisations tribales encourageant la passion d’être ensemble.

 

 

 

Conclusion :

 

 

Envisager de régler la violence s’entend plus raisonnablement comme considérer tout d’abord sa propre violence et apprendre à la regarder en face, à la verbaliser, à la contenir et à la dépasser. Puis il sera question de restaurer des espaces et du temps, de manière à se réapproprier ces langueurs humaines, ces temps gaspillés et vivants afin de recréer de la qualité dans le lien social. Redonner de l’épaisseur aux interstices sociaux, leur permettre de se déployer conduira à ce que les acteurs redonnent du sens à leur actions et par extension à leur existence. Tout en se reconnaissant une existence propre ils pourront alors reconnaître l’autre dans sa différence. Valorisation aussi élémentaire qu’essentielle pour endiguer la violence et retrouver la compassion et l’amour de l’autre, au sens biblique ou laïque, pourvu que cela se passe sans violence et dans la reconnaissance de la différence.

Par Christine Marsan - Publié dans : Sociologie
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Vendredi 30 septembre 2005 5 30 /09 /Sep /2005 00:00

Mémoire comme moyen de dépasser la violence collective

Christine Marsan

 

Introduction

 

Le 11 septembre, puis le 21 septembre et pour finir le 21 avril, une succession d’évènements, de turbulences et de soubresauts qui nous rappellent que l’humanité ne peut faire l’économie de la mémoire.

 

C’est en disant « plus jamais ça » que nous pouvons évoquer ce terreau de nos racines, ces blessures toujours béantes qui nous rappellent qu’il reste encore des progrès à réaliser pour élever l’humanité au niveau de nos espérances, de nos exigences voire de nos utopies.

Encore faut-il qu’elles soient définies mais ceci est un autre débat.

 

L’angle d’approche que je retiens dans cette présentation est que la violence pose question au principe d’humanité un peu comme une sorte d’éternel retour ou une perpétuation du même ou dit encore autrement comme un manque flagrant de progrès de l’humanité diraient certains moralistes.

En tous cas cela peut poser question et surtout lorsqu’il s’agit de l’articuler avec la mémoire. Et c’est alors l’objet de mon propos de montrer comment les deux peuvent se conjuguer.

 

La violence expression d’un retour, celui du refoulé :

Je ne reviendrai pas sur l’omniprésence de la violence, elle est constatée et surtout excessivement amplifiée par les médias. Observée par le sociologues comme la manifestation d’une société dont les structures sociales sont délitées, expression de la société fragmentée et confirmée par les psychologues qui notent, en cabinet comme en institution, une augmentation significative des pathologies dites états-limites, limitant l’usage du symbolisme pour s’exprimer au travers de passages à l’acte et donc d’actes violents. Tous ces évènements concourent à la violence individuelle et collective que nous constatons tous les jours dans les faits divers.

Donc, mon propos s’attache davantage à chercher à comprendre pourquoi il existe des sortes de répétitions et des références à différents types de retours, dès lors que l’on cherche à rendre-compte de cette violence.

Je m’explique.

 

Ainsi face à ces apparentes répétitions de l’histoire (violences et barbaries), nous observons un besoin récurrent de « retours » comme autant de quêtes pour retrouver quelque stabilité et explications dans le passé, parfois magnifié et idéalisé apportant, en quelque sorte, un confort douillet à nos angoisses quotidiennes. Ces fréquentes évocations de « retour » tantôt au Moyen-Age, tantôt « au bon vieux temps » font également resurgir un autre type de retour celui du refoulé.

Lorsqu’une violence a été commise dans une société qu’elle soit l’œuvre d’étrangers ou pire entre civils d’une même nation, celle-là peut soit entrer dans l’oubli (c’est-à-dire la mémoire) collective soit être analysée, décortiquée, comprise, et « traitée » pour se donner les moyens de ne plus réitérer les mêmes erreurs.

 

 

Cette inscription de la violence dans l’inconscient personnel et collectif a pour conséquence, sans l’extériorisation de toute forme possible de symbolisation ou de sublimation, que l’individu comme le corps social intègrent ce mode de réaction comme le seul possible pour exprimer ses mécontentements, ses demandes ou ses revendications.

Les psychologues du développement de l’enfant ont montré comment celui-ci se développe à la fois cognitivement et affectivement d’abord par l’imitation, puis par l’attachement à ses parents, il ne saura faire autrement que reproduire du même à l’âge adulte.

Ainsi, à chaque menace sociale, d’une part, les comportements systématiques refont leur apparition sous la forme de cette violence non réparée, d’autre part, blessures et meurtrissures de l’histoire resurgissent intactes mais grossies du fait que justement le pardon et l’acceptation ne sont pas venus clore (forclore) ces souffrances.

Comme une boule de neige, à chaque nouvelle résurgence, ce mal endémique lié à la violence non gérée prend toujours plus d’ampleur et développe toujours plus de violence et de barbaries.

La vie humaine ne représente plus rien, non seulement elle n’est plus respectée mais elle est le premier bien attaqué par l’homme. L’altérité disparaît alors avec la violence.

Hier Michel Tibon-Cornillot nous rappelait combien les techniques se sont quasiment rassemblés autour du projet, conscient ou pas, de mettre toutes les technologies d’une époque au service du meurtre de l’homme (exemple de la Première Guerre mondiale et de ses 25 millions de morts). Et justement comme il le faisait aussi justement remarquer ce type de génocide contre l’humanité est passé plus ou moins sous silence, malgré la richesse des productions des historiens et sociologues sur le sujet. On parle du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale, heureusement d’ailleurs, mais pas du reste. Méconnaissance, déni, balayage médiatique ?

 

 

 

Peu importe finalement, le constat est que le manque de verbalisation accroît les refoulements de toute nature. Ce n’est que depuis quelques années que les médias s’empare de cette première guerre mondiale et que l’on voit apparaître de nombreux ouvrages comme par exemple, Paroles des Poilus pour justement témoigner de ces horreurs devenues taboues au sortir de la guerre et qui ont pourtant détruit nombre de couples et plus largement de famille par l’intensité de la souffrance, l’horreur vécue dans le silence et le malaise de ce retour de morts-vivants reprenant la place d’hommes qu’ils ne sont plus.[1] Ce qui a alors posé la manière de reconstruire une nouvelle cellule familiale sans pourvoir en parler justement. Seuls les cauchemars hurlaient dans la nuit ces douleurs innommables que l’on ne pouvait pas dire le jour.

 

La fréquence de retour de la violence et du refoulé :

 

Il est remarquable de constater combien à chaque phase d’instabilité sociale correspond un retour du refoulé qui ramène aux yeux du monde sa cohorte de souvenirs et d’instants inoubliables mobilisant alors les énergies de tous pour que le pire soit évité, parfois de justesse, mais malgré tout écarté.

Nous assistons à une sorte de cycle. A la suite des pires exactions de l’Histoire, quand l’homme a les mains tâchées de sang de ses frères et de ses ennemis, le peuple veut, après avoir fait réparation, ce qui est d‘ailleurs nouveau, effacer cette humiliation faite à l’homme. Et ceci en fêtant joyeusement le retour de l’abondance, de la fête et de l’insouciance. C’est ainsi que nous pourrions comprendre le besoin essentiel de mai 68 et plus généralement des années 70, prônant l’amour plutôt que la guerre dans un désordre charnel collectif, fêtant les retrouvailles de la joie et de l’opulence après les privations d’Auschwitz et Ravensburg.

L’effervescence vient en réponse effacer l’ignominie des potentialités ténébreuses de l’homme pour rendre compte d’un regain de vitalisme qu’il n’ose plus verbaliser. En effet, à chaque fois que l’homme a eu un projet sur lui-même, cela s’est traduit par de grands enthousiasmes et de magnifiques idéologies, portées par le Verbe et les Manifestes et toutes ont fini dans les pires des totalitarismes.

Au « plus jamais ça » des intellectuels d’après-guerre, les affoulements incompréhensibles des jeunes (et moins jeunes) d’aujourd’hui, tour à tour réunis pour le Loft, le foot, l’éclipse de soleil ou les Manifestations du 1er Mai voudraient sans doute exprimer ce besoin de restituer du collectif, mais l’homme a tellement peur de cette parole qui pourtant le caractérise que c’est par les effusions affectuelles qu’il se récompense en redécouvrant l’altérité par le contact fusionnel et chaleureux.

On s’aime ensemble à défaut de savoir parler ensemble ou encore penser ensemble, cela fait trop mal !

 

Ainsi, lorsque tout le monde croit le passé enterré et lassé de répéter fréquemment les horreurs de la Shoah, voilà qu’une élection fait basculer la République pour un soir sur le bord de l’intolérance, rappelant son cortège de souvenirs redevenus d’actualité !

Alors les vieux démons resurgissent et la menace est immédiatement diabolisée, la foule fait corps et défend sa République et sa démocratie contre les affres intolérables d’un fascisme menaçant. L’homme qui incarne cette tendance devient alors le bouc-émissaire de toutes les peurs, de toutes les horreurs actuelles et passées  et surtout craignant celles à venir.

Ne vous en déplaise la société a besoin d’exutoire, notamment pour évacuer cette violence primordiale qui lui est consubstantielle et qui d’ailleurs est tout aussi sa force et sa richesse dès lors qu’elle sait la canaliser.

 

 Le rôle de la mémoire :

 

 

C’est alors que la mémoire revient évoquer en quoi l’humanité a besoin de se souvenir pour progresser et ne pas perdre les acquis des Droits de L’Homme dans des bains de sang odieux.

 

 Pour venir à bout des barbaries commises sur autrui il est souvent recherché une cessation des violences d’une manière ou d’une autre. Pour y parvenir, avant le XX°siècle, les envahisseurs s’installaient tout bonnement dans le pays qu’ils avaient conquis, les vols et viols ne se comptaient plus, les exactions et dépossessions en tous genres étaient monnaie courante et faisait partie des modalités de l’invasion. Mais combien de souffrances ont alors été refoulées dans l’inconscient ?

Au fil des conflits, guerres et autres colonisations, les processus de fin des violences se sont codifiés et, peu à peu, les guerres ont abouti à des traités de paix. Mais ce n’est que depuis les deux guerres mondiales que les horreurs ayant dépassé tout ce qui avait été réalisé jusque là, principalement par le nombre de morts durant la Première guerre mondiale et l’industrialisation du génocide avec le nazisme, que l’humanité a pu réaliser un sursaut de conscience et se donner les moyens d’enrayer de telles atrocités.

La Loi est venue apporter des éléments légaux de « réparation », des tribunaux ont été créés, des procès ont été réalisés et un terme qualifie, à présent, les crimes allant à l’encontre des Droits de l’Homme, il s’agit des « crimes contre l’humanité ». Si cette légalisation de la violence ne résout pas tout, elle est, selon René Girard, un des moyens fondamentaux pour venir à bout de cette violence fondamentale de l’humain.

Pour autant, cette violence inter nations a diminué mais elle a fait resurgir la violence civile, intra nationale. Et de ce fait chaque état se demande comment enrayer le phénomène, nous ne pouvons pas toujours nous trouver un Ben Laden pour aller évacuer en Afghanistan nos surcroîts de pression, d’autant que nous souhaitant dans le même temps réaliser des guerres avec zéro mort, pour nous en tous cas. Mais c’est un autre débat que je laisse pour le moment.

 

 Revenant à la mémoire, je dirai que celle-ci ne se cantonne plus alors dans les témoignages et les monuments aux morts. L’historien se découvre des alliés pour apporter témoignage de l’histoire surtout s’il a comme projet de contribuer à l’enrichissement et à l’évolution de l’humanité.

  Mémoire et transmission :

 

 La mémoire, c’est à la fois se souvenir, transmettre et permettre par cette connaissance des expériences passées de permettre que ce qui fait obstacle au développement de notre humanité ne soit plus et jamais plus. Il ne s’agit nullement de l’enterrer mais de le dépasser.

Pour ce faire, le travail de mémoire s’accompagne du travail de symbolisation et de deuil.

 

Il n’est pas nécessaire de rappeler que l’une des caractéristiques principales de notre humanité est le langage articulé, c’est-à-dire notre capacité à symboliser à nous distancier du réel et donc tout autant pour le meilleur que pour le pire.

C’est bien cette capacité qui fera toute la différence dans l’évolution de l’humanité. Sans l’exploiter à plein nous accréditons les discours moralistes qui disent « de toute manière, l’humanité ne fait aucun progrès », ce qui est bien entendu faux mais qui illustre bien cette déception qui anime chacun d’entre nous quand lorsque nous pensons avoir refermé une béance que l’homme à créer en maltraitant son prochain, voilà qu’une nouvelle violence resurgit pour ébranler l’édifice précaire de notre humanité. Plutôt que de condamner, je propose davantage de s’interroger sur ce constat que nous faisons d’une société qui prendrait des aspects psychotiques après avoir fait montre de traits particulièrement névrosés. Pour le moment, ceci nous affole et je suis la première à déplorer des excès de violence. Néanmoins le discours sécuritaire me paraît illustrer plutôt la peur, sans compter l’opportunité politique de récupération, mais surtout il ne tient pas compte du fait que nous sommes - la société prise dans son ensemble - dans un processus global de régression à des stades de développement psycho-affectifs archaïques tout comme le fait l’individu, lorsqu'il envisage un travail de deuil. Les différentes étapes par lesquelles il va être amené à passer pour aller du choc et de la souffrance initiale à l’acceptation ne vont pas se faire dans les mêmes stades du psychisme. Il va être amené à revisiter les différents stades antérieurs de son développement psycho-affectif.

Je postule donc que ce que nous vivons à la taille de notre société est du même ordre et constitue une réponse normale de la psyché collective face aux refoulements répétés et aux prises de conscience récentes de briser le tabou.

Devant l’horreur et l’indicible c’est la sidération et le déni et tout le monde s’accorde à dire que lorsque la douleur est trop intense, on constate une inhibition de la pensée. Eh bien nous y sommes, mais à l’échelle de la société, française, au moins.[2] C’est pourquoi je postule d’appliquer les outils de l’accompagnement individualisé à la société entière et notamment afin de restaurer la mémoire et de savoir comment transmettre l’expérience.

 

 Ainsi, la question se pose de savoir, dans le projet de venir à bout de ces violences et de ces barbaries faites à l’homme, comment réaliser l’exploit de transmettre l’expérience et le vécu.

 En effet, la transmission de savoirs peut s’effectuer en mobilisant les seules capacités cognitives, mais l’expérience, par définition se vit par l’individu lui-même et vouloir éviter de reproduire les horreurs du passé aurait pour soubassement de pouvoir transmettre les expériences, les vécus, les souffrances et les émotions de chacun des martyrs et des victimes en tous genres.

 Là, un obstacle majeur s’élève, l’expérience est basée sur le socle de l’affectif et de l’émotionnel et ceci ne se transmet pas mais se ressent !

 

 

 C’est pourquoi l’effort de mémoire est si difficile. Témoigner, dire, écrire sont déjà des étapes majeures mais elles ne peuvent remplacer ce que l’individu ressent et ce sont bien ses émotions et la lecture de ses affects (ou non) qui le feront évoluer. Ce que l’on appelle développement personnel ou croissance individuelle reposent également sur ces principes. La conscience ne se développe qu’à la suite d’un choc, ou d’une souffrance. Alors vient le besoin de connaître pour comprendre puis la prise de conscience, le raisonnement réflexif et parfois engagé pouvent éventuellement déboucher sur l’éthique, c’est-à-dire une nouvelle définition des modes de fonctionnement et d’action.

Mémoire et réparation :

 Ainsi, pour faire réparation, pour rendre le travail de la mémoire, à la fois actif et efficace, il paraît fondamental d’allier les compréhensions transdisciplinaires d’un problème. L’historien comprendra et analysera avec le philosophe, le sociologue et le psychologue les épreuves clés de l’humanité, à la fois pour rendre intelligible les évènements du passé et du présent et aussi pour définir ensemble des moyens les plus efficaces, c’est-à-dire les plus pédagogiques pour faciliter au-delà de la transmission des faits, celle aussi des affects, des ressentis et des souffrances.

 Un des moyens pour y parvenir a longtemps été l’image.

 L’image est alors utilisée là dans sa plus grande efficacité et pour son plus beau dessein. L’impact du visuel est indéniable et c’est ce qu’il y a de plus efficace pour impressionner son auditoire. C’est d’ailleurs le choix des musées allemands, de Munich à Berlin, il est fascinant de constater que la mémoire du passé passe par des photos des destructions des villes et des bombardements, des églises partiellement reconstruites, affichant leur béance et leur vide chaque jour sous l’œil du passant.  Les impacts de balle sont encore présents pour rappeler où se situaient les zones Ouest et Est de Berlin. Pas de mots ou très peu mais des images, des peintures, des photos pour provoquer l’impact le plus important et permettre l’éveil des consciences et des engagements.

 Pour autant, l’image aujourd’hui ne suffit plus, d’autant que la télévision a saturé le phénomène de transmission et de sensibilisation. Nous pouvons manger en regardant la télévision et nous manifestons le même état émotionnel en regardant les nouvelles couches- culotte de bébé et le saut d’un désespéré dans le vide.

 C’est pourquoi je suis très réceptive notamment à la position de Martine Ségalen quand elle conclut sont article Famille de quoi héritons-nous ?[3] constatant que ce sont à présent les petits-enfants qui façonnent leur besoin de transmission en demandant à leur grand-parents ce qu’ils souhaitent connaître de leur patrimoine. Il s’agirait alors d’une sorte de « transmission à rebours en quelque sorte, dans laquelle, en tous cas, la hiérarchie des générations disparaît». Il me semble que pour parvenir à la réalité d’une transmission, voire à l’efficacité d’une mémoire, il est nécessaire d’observer comment la société évolue, quelles sont ses nouvelles particularités, comment recrée-t-elle du sens et alors les méthodes appropriées pourront se construire avec les nouveaux protagonistes de l’histoire.

 Conclusion

 En conclusion, pour que la mémoire constitue le socle de l’humain, il est nécessaire que la violence fondamentale de l’individu soit verbalisée, symbolisée, expliquée, dépassée, punie et qu’un travail de deuil s’opère pour comprendre, accepter et parfois pardonner. Alors, une fois, la réparation faite (même si parfois seule l’acceptation peut être atteinte), il est possible de construire autre chose et autrement et chaque nouvelle brique contribuera à l’édifice de l’humanité. L’histoire et la mémoire deviennent alors le socle facilitant la croissance et l’émergence d’une humanité en évolution.

 

 

 



[1] On a d’ailleurs très bien réhabilité ces gueules cassées notamment avec de beaux films comme la Chambre des Officiers. Ce qu’il y a de nouveaux dans ce type de productions c’est la réintroduction de la parole, de la médiation de la souffrance et de la douleur. L’horreur n’est plus taboue, elle peut se dire.

 

 

 

 

[2] Nous avons une piste tout à fait positive si nous savons la regarder c’est que cette violence justement constitue une sorte d’énergie vitale à exploiter et ces regroupements « irrationnels » font état de ce vitalisme ou dynamique du social sur lequel nous pouvons nous appuyer pour envisager le tonus nécessaire de l’évolution de l’humanité.

[3] Sciences Humaines. Qu’est-ce que transmettre ? Mars-avril-mai 2002. Hors série.

Par Christine Marsan - Publié dans : Sociologie
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Vendredi 30 septembre 2005 5 30 /09 /Sep /2005 00:00

L’Androgyne : une figure archétypale de notre civilisation renaissante

 Christine Marsan

 

 La réalité est binaire et modélise notre manière de penser

 

 Françoise Héritier, de par ses recherches,[1] nous a expliqué comment notre appréhension du monde est basée sur la différence des genres et la cyclicité des contraires et en quoi cela a conditionné notre mode de pensée. Ainsi, depuis l’origine du monde, lorsque l’homme observe son environnement, il est face à la dichotomie magistralement incarnée par la différence des sexes et renforcée par nombre d’autres dyades qui s’opposent telles que le jour et la nuit, le froid et le chaud, le cru et le cuit, etc. Ce qui l’amène à classifier ce qui l’entoure, éléments naturels, animaux et humains en deux grandes catégories, ce qui est différent de lui et ce qui est identique. Ceci conditionne alors sa manière de penser sous la forme du raisonnement binaire et c’est ce qui conduit alors à l’intolérance. Car le fait que tout ce qui est différent peut revêtir des dangers, apparaît comme menaçant et l’homme est alors amené à le rejeter.

  La modalité du même ou du différent dichotomise, sépare et incite davantage à la lutte et à l’exclusion, à l’intolérance qu’à la capacité de concevoir l’unité des contraires.

Ainsi Françoise Héritier, en mettant en avant ce premier invariant anthropologique fondamental, démontre que cette modalité de pensée binaire est ancrée dans notre patrimoine culturel depuis des milliers d’années et que les principes d’opposition, de combat et de lutte contre l’étranger envahisseur est une habitude, originellement liée à la survie, mais qui connaît des survivances aujourd’hui particulièrement néfastes au rapport à l’altérité.

 

 Nous sommes loin, en Occident en tous cas, de nous situer dans un contexte de survie, en tous cas pour la majorité d’entre nous, et pourtant nous manifestons toujours la même aversion pour autrui. Nous remarquons d’ailleurs que plus les époques sont difficiles économiquement et socialement et plus l’intolérance à l’égard de « l’étranger » grandit.

Ainsi, malgré l’amélioration significative des conditions de vie, éloignant les problématiques de survie, nos comportements agressifs subsistent faisant de l’autre, un étranger et un danger.

Les radicalismes successifs qui ont conduit à toutes les barbaries de l’histoire ne semblent pas suffire à nous éclairer pour agir différemment.

C’est alors l’une des multiples causes qui explique que le paradigme moderne, reposant sur le progrès technique et avec lui l’avènement du confort, de la consommation et de la destruction massive des autres hommes, soit saturé. Car il n’a pas su répondre à sa promesse initiale, à savoir, apporter le bonheur à tous et ceci en respect des principes humanistes de ses inspirateurs des Lumières.

 

 Le changement de paradigme annoncé 

 Aujourd’hui nombreux sont ceux (Baudrillard, Maffesoli, Morin. Jacquard, Serres…) qui constatent la réalité d’un changement majeur de paradigme pour nos sociétés occidentales et dont l’une des caractéristiques principales repose sur la capacité à concilier les paradoxes (Michel Cassé, Emmanuel Caron, Etienne Klein) et à embrasser une réalité toujours plus complexe et systémique. Que ce soit en physique, en sociologie ou en psychologie, toutes les sciences de la matière et les sciences humaines en apportent les preuves. Les évolutions de la science conduisent inexorablement la société à devoir modifier ses représentations, sa manière de penser, d’appréhender tant la réalité que l’altérité. En fait, l’apport d’Einstein a principalement consisté à reléguer encore davantage notre besoin viscéral d’ethnocentrisme. Ce qui a coûté réputation et vie à Galilée et Copernic lorsqu’ils ont pu « prétendre » que la terre n’était plus le centre du monde, Einstein avec sa théorie de la relativité, éloigne encore davantage la possibilité que nous puissions être importants dans l’univers. Nous sommes probablement une infime partie d’un minuscule morceau de galaxie noyé au centre d’un univers aux multiples espaces et dimensions temporelles.

  Si donc sa théorie a eu un impact sur la position de la terre dans l’univers, qu’en est-il alors de celle de l’homme ? Notre finitude et notre relativité deviennent alors criantes et ont un impact direct sur la question de la place que nous occupons au centre de l’univers. Nous sommes de moins en moins le centre du monde et donc nous devons alors travailler à l’échelle de l’humanité toute entière au sens de notre existence. Il n’est alors pas étonnant que ce questionnement existentiel et fondamental ait un impact sur tous les pans de notre vie.

Ainsi, la pensée binaire ne permet plus de comprendre et de gérer la complexité de la réalité.

Et l’on peut comprendre pourquoi notre société chancelle car ses principes structurants bougent et nous sommes démunis pour concevoir son évolution. Ce qui se traduit par toutes les crises des structures fondamentales que connaît notre société principalement depuis le milieu du siècle dernier. Les remises en cause portent sur le patriarcat, le masculin et l’autorité, la remise en cause des rôles sexuels et sociaux des hommes et des femmes, l’écroulement de la structure familiale classique avec les familles monoparentales ou recomposées, les mariages de couples homosexuels, les adoptions par des homosexuels d’enfant, la crise du mariage, etc. Il en est de même aussi pour l’Eglise catholique qui n’est plus un modèle structurant pour la société. Pour autant, nous ne rentrerons pas dans notre démonstration sur les causes, nombreuses, de la faillite de l’église, nous la citons simplement à titre d’exemple.

 

 On peut alors mieux comprendre en quoi ce changement de paradigme est l’occasion d’inquiétudes et de frictions. Celles-ci se traduisent par toutes sortes de violences ébranlant le corps social dans son entier et reflètent la transition et l’incapacité de la société à donner structures et sens pour en sortir. Car l’ancien paradigme, celui de la modernité, résiste tant qu’il peut à sa propre décadence et le nouveau n’est aujourd’hui qu’en émergence. La post-modernité[2] incarne alors cet entre-deux, par une consumation effervescente et fusionnelle où la vie est en train de se renouveler sur les cendres d’une société gémissante. Il n’est qu’à voir le nombre d’ouvrages qui rendent compte de « la mort de ceci », de « la fin de cela » ou encore « d’une France qui tombe » et d’une société qui part en lambeaux. Ceci créant un climat délétère de sinistrose et de morbidité propre à l’inertie, au désespoir et à la fatigue d’être soi.

  La violence comme symptôme de l’entre-deux paradigmatique

  Pour l’instant notre civilisation moderne est aux prises avec des violences protéiformes parcourant tous les domaines de notre société. Celle-ci, si elle revêt une certaine complexité causale, pourrait aux plans sociologique et symbolique se comprendre comme l’illustration de ce temps chaotique de l’entre deux paradigmatique.[3] Lorsqu’un modèle de civilisation se meurt et que l’autre est balbutiant alors la société dans son ensemble est tiraillée, aux prises avec des normes différentes, voire paradoxales. Ce que nous voyons s’illustrer par les multiples sous-cultures qui caractérisent notre pays, par exemple.

 

 

 

  Cependant si la diversité se constate elle ne cherche pas à se « rencontrer ». Chaque communauté, au mieux s’ignore, au pire s’affronte, dans cette lutte pour la survie identitaire de chaque groupuscule pensant détenir les clés de la vie éternelle (physique et symbolique). Chacun revendique la légitimité à porter les couleurs du prochain paradigme et en fait la société entière crie surtout son incapacité à repenser un sens qui pourrait fédérer l’ensemble. Ainsi encore récemment, Pierre-André Taguieff dans la République menacée rendait-il compte du fait que l’esprit républicain n’est plus et qu’il ne constitue plus l’unité pour les français. La république ne permet plus d’être ce matériel commun dans les représentations et dans la construction identitaire qui conduit chacun à pouvoir se sentir à la fois singulier dans sa communauté et aussi rattaché à un principe d’unité, de valeurs partagées qui le fait se sentir français plutôt qu’allemand ou italien.

 

 Ainsi cette pluralité culturelle qui illustre bien la richesse de notre société ayant accueilli différentes nationalités, cultures et pratiques sociales ne se traduit pourtant pas par un modus vivendi facilitant les compréhensions. A l’inverse la violence est partout et surgit au détour des rues comme à celui des bureaux. Cet « envahissement » de la violence pose alors question, comme un épiphénomène du malaise de la civilisation[4] à ne pas pouvoir se repenser et se construire une nouvelle identité.

Vouloir éradiquer la violence, ce qui est le projet de la modernité (zéro défaut, risque zéro, etc), c’est ignorer une partie de nous-même, c’est nous leurrer sur notre humanité. C’est pourquoi, en suivant Françoise Héritier, il est important de penser la différence et de voir comment articuler les oppositions pour qu’elles ne se traduisent pas en radicalités et en violences.

 

 Du goût pour la science à la séparation à outrance des champs disciplinaires (et par là même la fragmentation des aspects pluriels de la vie)

 

 

Par ailleurs, notre société est tombée dans l’excès de classification et de séparation, tout est devenu hermétique, les champs disciplinaires comme les personnes. Ce sentiment de fragmentation correspond à la désintégration du corps social dont les sociologues disent qu’il est constitué de nombreuses tribus[5] bien distinctes les unes des autres.

Cette réalité sociale s’illustre aussi au niveau symbolique et c’est ce qui va nourrir l’imaginaire collectif d’une époque et intensifier son inclinaison vers une tendance constructive ou plutôt destructive. Ce n’est alors pas un hasard si dans cette phase instable on voit resurgir sur le devant de la scène les figures archétypales telle que celle du diable (diabolos, diaballein: désunir, séparer) illustrant l’état de l’imaginaire de la société. Ce qui se retrouve par le goût avéré pour les pratiques morbides en tous genres (gothiques, etc.) qu’arborent les jeunes.

 

La société dans laquelle nous vivons connaît les stigmates d’une décadence avec ses cristallisations sécuritaires et le développement chronique de psychoses sur tous les sujets. Elle se crispe en quelque sorte, sans pour autant avoir en contre-poids d’élan de vie particulièrement identifié.

C’est une phase délicate de trouble, de stagnation (la putrefactio des alchimistes), d’entre-deux, voire de mort à soi-même, que l’on se place au niveau de la société ou de l’individu. D’ailleurs cela fait plus de 20 ans que l’on parle de crise, à force cela devient un état permanent qui fait dire à certains (Ehrenberg) que notre société est dépressive par manque d’appétence de vie, par manque d’orientation, de direction, de sens.

 

 Cette étape de mort d’une époque, ici d’un paradigme en l’occurrence, exige une désintégration plus ou moins forte de la conscience prométhéenne, moderne. Cette phase obscure de la pensée et de la réflexion (lorsque le modèle prégnant est en chute libre et lorsque le suivant n’est pas encore effectif et construit) est l’occasion de l’émergence mentale de contenus inconscients et l’activation d’archétypes pour raviver le processus vital de régénérescence social et individuel. 

L’inconscient collectif va alors produire les images qui vont nourrir l’imaginaire collectif et lui permettre, par l’intermédiaire de symboles redécouverts, de poser de nouvelles bases à notre civilisation.

 

Ainsi, selon l’orientation que prend la société soit nous sombrons dans le défaitisme chronique et nous courrons le risque d’une mort annoncée en restant enkystés dans l’archétype du diable ou alors nous nous emparons de ces sursauts éparpillés de vitalité pour redonner une forme à notre société et nous avons alors besoin d’un nouvel archétype pour en rendre compte.

 

 La conceptualisation du changement de paradigme

 Si la conception théorique de ce nouveau paradigme est bien en cours, notamment avec la célèbre dialogique d’Edgar Morin nous incitant à penser l’inclusion des contraires et non pas l’opposition binaire des dyades, il existe un réel gouffre entre l’élaboration intellectuelle et la mise en œuvre au quotidien. La réalité de nos pratiques est bien encore ancrée dans la confrontation des opposés et non dans la synergie, l’intégration ou la convergence. C’est pourquoi nous nous retrouvons si bien dans cette part du diable et que le défaitisme l’emporte pour le moment sur notre capacité à concevoir une issue, d’autres modalités pratiques à la dialogique. A la décharge de ceux qui s’y emploient depuis plusieurs dizaines d’années, il semble manquer une pièce dans le puzzle afin de créer la reliance du sens au travers de la multiplicité observable. Et ce n’est alors pas un hasard si le « peuple » se dirige assez massivement vers de nouvelles croyances qui paraissent apporter la part manquante à l’édifice. L’intellectualisation de la conciliation des contraires ne semble pas suffire.

 

 

 

Succession des archétypes pour rendre compte de notre évolution

 Ainsi les archétypes se succèdent pour rendre compte des étapes que traverse la société, celle du diable pour figurer les deux paradigmes qui s’opposent par la cohorte de pratiques consumatoires. Le grand intérêt de beaucoup de nos contemporains pour les croyances orientales, notamment bouddhistes et taoïstes, réside dans cette fascination pour l’intégration des contraires comme le yin et le yang dans le Tao, par exemple. Cette attirance transcendante exotique est le signe d’une nouvelle quête[6] qui ouvre tout grand la voie à l’androgyne comme principe d’unification et de régénérescence. L’évoquer c’est rêver de cet Unus mundus médiéval, de l’Atman-Brahman védique, comme principe originel et fécond fertilisant les nouveaux possibles.

  L’androgyne

 

 Rappelons-nous que l’androgyne apparaît dans la mythologie comme l’instance originelle, l’Etre initial qui a engendré la vie sur terre et qui représente l’unité des principes opposés. Issu des eaux primordiales et du chaos, l’androgyne symbolise le principe de vie par excellence avant qu’il ne se sépare pour créer la matière, segmentant la réalité physique, la vie et l’esprit. Il est à la fois la représentation de l’Etre primordial comme celle de l’Etre réunifié vers lequel nous tendons comme pour envisager une issue paradisiaque et expiatoire à notre condition humaine souffrante et violente. C’est ainsi qu’à chaque époque particulièrement chaotique, lorsque le sens s’est perdu dans les méandres des violences guerrières, resurgit cet archétype de l’Androgyne comme une figure universelle permettant de repenser la vie là où elle semble perdue, caduque et nauséabonde.

 Ainsi à la sortie du Moyen-Age, dans les effervescences préfigurant la Renaissance, l’alchimie est-elle apparue comme liaison de la science balbutiante et de la pensée classique grecque et latine redécouvertes. Elle a sacralisé le mythe de l’Androgyne comme symbolisant, par excellence, la réunification, des contraires et la manière idéale de transmuter la matière brute (materia prima) en or physique et / ou symbolique. L’androgyne représentait alors la Pierre philosophale, le principe premier dont tout le reste est alors extrait, l’alpha et l’oméga en quelque sorte.

 Illustration au travers de l’art

 Nous pouvons puiser dans l’art, figuration à la fois contemporaine et visionnaire des temps à venir, pour trouver des traces de cette évolution paradigmatique. C’est bien à la fin du Moyen-âge que la peinture et la tapisserie représentent, pour la première fois, l’image de la mort aux côtés des notables du monde, comme dans la danse macabre (miniature du XV°siècle – Bibliothèque Nationale). Cette iconographie devient par la suite un genre et le thème de la mort s’imposa dans toute l’Europe. Ainsi intellectuels et artistes retraduisaient cet aspect morbide de leur temps laissant préfigurer l’ère suivante.

 

 

 

Aujourd’hui, nous observons combien la mort est à nouveau présente dans notre société, davantage dans l’art que dans le discours. Les personnes étant encore fort démunies à pouvoir parler de mort et de maladie dans notre société moderne, visant à l’aseptiser de tous les maux. Pourtant, en réaction à cette éradication d’une partie de notre réalité, la mort et le morbide se sont emparés de nos murs et de nos rues par la publicité, les pratiques juvéniles, les soirées tendances et les lieux branchés. L’imaginaire auparavant souterrain des tendanceurs underground s’affichent aujourd’hui en plein jour et a élu domicile partout.

 

 

 

 

 

 

 

Ainsi, les Halles, centre mythique de la nourriture, le ventre de Paris, est-il aujourd’hui, l’un des lieux privilégiés de rencontre des tribus gothiques. Dans la matrix generis, de la rue Montorgueil à la rue Berger, les étals de nourriture approvisionnent les restaurants avoisinants et côtoie l’imaginaire de la mort. Celui-ci s’illustre par ces bandes juvéniles arborant des tenues gothiques[7] se mêlant aux restes des bandes punks et autres néo-porno chics mêlant allègrement les thèmes d’Eros et de Thanatos, jouant la provocation dans toutes les déclinaisons du noir.

 

 

 

 

 

 

 

Ce qui est alors à comprendre de cette tendance tribale urbaine ce n’est non pas que nous entrons dans une phase morbide, non nous en sortons plutôt. Car lorsqu’il y a surabondance de signes cela ne signifie pas que nous installons dans un état de la société mais plutôt que nous en illustrons la saturation. Par conséquent, il devient plus pertinent de chercher parmi les décombres de cette illustration mortifère les signes du Phénix. Cette expression de l’humus (cendres), sous sa version putride préfigure les nouveaux semis. Ces humeurs sociales cherchent à rappeler la primauté de la vie oubliée en faisant surgir le côté sombre des imaginaires et inconscients collectifs pour que de nouvelles vitalités s’expriment. Ainsi après le temps du diabolon vient celui de l’androgyne, Dyniosos ayant alors assuré la transition androgyne et orgiaque (post-moderne) de la fin d’un temps moderne qui se désagrège dans les amoncellements morbides pour faire la place au besoin d’une nouvelle vie, d’un nouveau paradigme, qui sait d’un nouvel humanisme ?

 

 

 

 

 

 

 

C’est pourquoi, la figure de l’androgyne illustre, dans l’imaginaire, la possibilité d’exprimer l’intégration des contraires (coïncidentia oppositorum), de repenser la différence et la diversité car c’est ce qui peut couper court au cycle infernal de la violence.[8] Bien entendu, il  est question ici de penser la gestion de la violence. Car c’est bien contre cette intention moderne d’aseptiser le monde, d’ignorer la mort et cette part barbare de nous-mêmes que la jeunesse résiste en affichant les couleurs du morbide pour bien rappeler que la mort est à la vie ce que l’homme est à la femme, cet autre essentiel pour comprendre l’unité indissociable des contraires.

 

 

 

 

 

 

 

Nourrir l’imaginaire collectif pour raviver l’Eros de l’inconscient collectif

 

 

 

 

Il s’agit donc de gérer cette violence, en conscience, comprenant ce qu’elle exprime et cherchant par une restauration d’un projet qui ferait sens à l’ensemble, apporter les éléments de la sublimation de la pulsion de mort qui se traduit notamment par la violence contre soi et contre autrui. Et c’est bien d’un projet ample de société dont il s’agit. C’est pourquoi il nous semble important de nourrir l’imaginaire social d’autres représentations, davantage tournées du côté de la vie, qui permettront de pouvoir retrouver l’impulsion créatrice. Il devient « vital » de sortir de l’inertie, de l’impuissance ressenties par beaucoup de personnes qui conduisent parfois jusqu’aux violences par désespoir à devoir être face à cette complexité et à l’excellence exigée.[9]

 

 

 

Et ceci ne peut se faire, selon nous, que si notre imaginaire individuel et collectif se nourrit à nouveau à d’autres sources afin de trouver un nouvel élan qu’il pourra alors traduire dans le champ du symbolique, de l’action et de la création.

 

 

 

 

 

 

 

Les sources d’inspiration d’une nouvelle société

 

 

 

 

Dans le parallèle que nous avons réalisé entre la fin du Moyen-Age et notre époque, nous pouvons remarquer comment une civilisation, occidentale en l’occurrence, est allée puiser dans la pensée classique, grecque essentiellement, pour s’alimenter par de nouveaux apports lui permettant de se repenser plutôt que de s’éteindre.[10] Ce qui a donné alors toute la vitalité de la Renaissance et qui s’est aussi traduit par de nouvelles explorations, un art riche et l’accouchement in fine du siècle des Lumières. Ainsi même si aujourd’hui nous en contestons les effets pervers quelques siècles plus tard, par distorsion des principes premiers, il n’empêche que nous avons su faire preuve d’une extraordinaire créativité pour revivre à nous-mêmes. Notre civilisation possède en elle les ressorts du Phénix. Elle a aujourd’hui le choix de continuer en se reconstruisant où alors elle décide, finalement, de se diluer dans les valeurs et les principes d’autres civilisations en effervescence, faisant l’écho de leur vitalité juvénile ?

 

 

 

Qu’en est-il  aujourd’hui de notre civilisation contemporaine ?

 

 

 

 

Il semble que notre civilisation ait cherché à trouver dans l’histoire de l’humanité un autre terreau propre à lui redonner une nouvelle vie.

Ne pouvant plus se ressourcer auprès des civilisations dites classiques, il semble que ce soit alors parmi les sociétés primitives que nous trouvons une nouvelle inspiration. Ce que l’on retrouve dans la production cinématographique mêlant les genres médiéval, technologie, ésotérisme et spiritualité comme récemment au cinéma Star Wars, Harry Potter, le Seigneur des Anneaux ou encore les séries télévisées avec l’an dernier le zodiaque sur TF1 et ensuite le miroir de l’eau sur France 2 et Dolmen cette année.

 

 

 

 

Les emprunts aux sociétés primitives

 

 

 

 

Car si la société aime ses emprunts faits au médiéval comme aux traditions primitives telles que l’animisme, le chamanisme, etc, c’est qu’elle a besoin de se reconstruire, à partir de nouveaux ingrédients. Ceci afin de retrouver son identité psychique et pouvoir alors produire une civilisation vivante et dynamique quelqu’en soient ses expressions.

Ainsi aujourd’hui c’est auprès des civilisations dites archaïques que notre civilisation cherche à puiser son limon et retrouver la source matricielle d’une nouvelle vie.

 

 

 

 

Par ailleurs, nous observons que la société a du mal avec la théorie, les concepts, l’abstraction en un mot avec la rationalité comme si elle exprimait par là-même son ras-le-bol face à la modernité. Car celle-ci a conduit, avec ses progrès technologiques, aux barbaries et aux violences en tous genres.

Les sociétés primitives privilégient le ressenti, la communion avec la nature par la voie de la perception. C’est alors le retour à la terre, à la Déesse Mère, à la pensée du ventre comme dirait Michel Maffesoli, qui conduit à une sorte d’incapacité de penser, comme en réaction au trop plein de rationalité. L’attirance pour ces sociétés repose aussi sur le besoin de retrouver une manière de vivre ensemble. L’individualisme forcené qu’a apporté la modernité conduit les individus à l’isolement, démunis et asséchés par le manque de lien. Ils cherchent alors, éperdument, d’autres modalités de vivre la communauté humaine. Les sociétés primitives semblent alors avoir des modèles intéressants pour répondre à ce besoin social fondamental.

 

 

 

 

L’exigence de vigilance et de discernement

 

 

 

 

La suite de la Révolution française a été marquée par un rejet massif et quasiment unanime de la religion au point de laisser notre pays dans l’assèchement spirituel. Aujourd’hui l’excès de rationalité conduisant à des abus, privilégiant la productivité et la performance a pour conséquence de pressuriser les individus, alors notre société à sa manière dit stop ! Elle   oppose, par exemple, au temps cartésien de l’action moderne (kronos) le temps circulaire (illustré par l’Ouroboros), quelque peu suspendu des sociétés archaïques.

Notre civilisation va donc pouvoir se réinventer en conciliant cette ultra modernité technologique avec les ressources qu’apportent les civilisations premières.

Cependant c’est avec discernement que nous pourrons combiner ce que nous sommes et ce que les autres parties de l’humanité peuvent nous apporter. Ce sera alors une nouvelle étape pour notre civilisation.

 

 

 

 

Car aujourd’hui le risque réside, d’un côté, dans la possibilité de sombrer dans la situation du paradigme moderne, tout aux prises avec une consommation effrénée qui va nous perdre et asphyxier notre terre. De l’autre, le manque de lucidité sur notre évolution nous conduirait à embrasser les merveilleux aborigènes ou indiens guaranis oubliant la réalité de notre patrimoine culturel. Là aussi nous commettrions une erreur fatale et dans les deux cas nous serions à la merci de civilisation émergente et conquérante qui par des voies culturelles et démographiques pourraient bien faire basculer prochainement l’équilibre entre nos différentes civilisations. Et c’est ainsi que nous pourrions être absorbés et disparaître sans avoir trouver la voie qui nous permettrait de réagir plus justement. Nous sommes condamnés, d’une certaine manière, à trouver la voie du milieu.

 

 

 

 

C’est pourquoi, pour survivre et continuer, notre civilisation cherche alors une nouvelle alternative.

On pourrait alors se satisfaire de l’archétype du Phénix qui ravive la société l’incitant à renaître de ses cendres. Cependant il n’est pas suffisant pour mobiliser notre imaginaire et permettre à notre société entière de tourner son énergie vers la vie d’abord, et ensuite, vers de nouveaux élans de création. Si nous choisissions l’androgyne c’est pour aller plus loin, dépasser les oppositions et envisager une ère où nous pourrions penser autrement nos différences pour une nouvelle société.

 

 

 

 

 

 

 

De l’opposition à une tentative de dépassement : le détour par le tiers

 

 

 

 

Celle-ci est actuellement en émergence, tantôt retombant dans les radicalités et les oppositions pour s’affirmer, tantôt parvenant à engager la dialogique de la conciliation. Ainsi dans les champs économique et social, la mondialisation et l’anti-mondialisation illustrent bien l’opposition féroce de deux tendances profondes de la civilisation. Et le récent terme d’alter-mondialiste illustre un soubresaut de dialogue et la volonté de restituer à cet Autre, différent, son altérité afin que le dialogue soit à nouveau possible et que l’opposition ne se termine pas en violence.

Il y a de réelles tentatives pour dépasser la pensée binaire et faire que l’intégration des contraires puisse modéliser le monde. Cependant, ces essais sont encore timides. Et c’est pourquoi, il semble important d’agir en conscience sur la « nourriture » que nous donnons à notre inconscient collectif afin que nos représentations changent et que nous trouvions de nouvelles ressources symboliques pour élaborer un mythe de société davantage fondé sur le respect et l’intégration des différences.

D’ailleurs la diminution très significative de l’accès au symbolique de très nombreux jeunes augmente la réalité de passages à l’acte. Cette tendance pose question. Ce qui nous caractérise c’est justement le langage et le symbole, c’est cela qui détermine la culture.

 

 

 

 

La recomposition du masculin et du féminin

 

 

 

 

 

 

 

Nous pouvons alors nous saisir de la problématique homme / femme comme la chance anthropologique d’un changement essentiel dans notre mode de pensée binaire. Ainsi les évolutions de la femme, de son statut, de son rôle, de ses prérogatives et de ses droits au siècle dernier a remis très fondamentalement en cause l’homme et sa représentation de la masculinité. Après avoir beaucoup disserté sur la faillite d’être père ou homme, sur le délabrement de l’autorité, etc, la réalité aujourd’hui c’est que chaque homme ou femme est amené à se recomposer à partir des principes masculins et féminins pluriels que la société véhicule. Si la diversité des modèles et des structures familiales a tout d’abord créé beaucoup de désordre, il apparaît que nous entrons dans le temps de la reconstruction identitaire à partir d’une pluralité de modèles. A titre d’illustration, nous reprenons à notre compte les propos recueillis par Valérie Colin-Simard dans son récent livre Nos hommes à nu  dans lequel les hommes témoignent de leur rapport aux femmes et à la féminité. Ce qui ressort majoritairement de leur témoignage est bien que notre époque est celle de l’intégration de sa féminité pour l’homme et de sa masculinité pour la femme et ceci dans l’acceptation mutuelle de la différence. Chacun est pleinement habité de diverses nuances qui ont toutes le droit de s’exprimer sans pour autant porter atteinte à l’autre.

 

 

 

 

Pour autant, cette proposition de construction à la carte, en quelque sorte, pose, pour un certain nombre d’individus, de réels problèmes. L’exigence interne est forte.[11] Il est, en effet, relativement plus facile de « choisir » les modalités de son identification sexuelle si la personne est psychologiquement forte et structurée (d’autant que les constructions psychologique et identitaire se font en parallèle et de manière combinée). Ceux qui se sentent faibles, risquent d’aller se radicaliser et rejoindre les propositions de civilisation qui sont suffisamment rigides pour répondre à leur fort besoin de structuration interne.

 

 

 

 

C’est pourquoi nous retrouvons dans la mode la variété de ces tendances comme pour illustrer la variété des évolutions de notre société. Une première tentative d’unification avec Calvin Klein qui a exagérément posé la marque de l’androgynie. Beaucoup s’y sont perdu et de ce fait la proposition reste marginale. Pour autant, au vu de notre discours sur l’archétype de l’androgyne, ce phénomène est très intéressant, comme l’expression de l’embryon d’une tendance de société.

Puis récemment, c’est le retour des modes sexuelles très différenciées, posant à l’extrême le rôle de la femme dans celui d’objet sexuel. Ceci répondant alors à une frange de la population qui a besoin de segmenter les rôles sexuels et d’objectiver la femme car l’Autre fait encore peur.

 

 

 

 

Ainsi, nous voyons comme cette option de conciliation des opposés est encore fragile.

Nous pourrions dire, pour rester dans notre cadre archétypal, que la figure du diable se bat contre celle de l’androgyne émergente. Comme si nous n’étions encore pas tout à fait prêts. L’ancien paradigme n’a pas dit son dernier mot et le nouveau prend du temps à trouver ses marques pour s’affirmer. Certains ont peut-être craint, dans l’apparition de l’androgyne dans la réalité sociétale, la dilution des différences, ne retrouvant plus le masculin, ni le féminin. Alors par réaction, par désespoir pour certains hommes, en quête d’identité, la société a cru bon de se laisser porter par une minorité qui pour d’autres raisons, a besoin de radicaliser la différence, et nous sommes alors retombés dans le piège de la ségrégation.

 

 

 

 

Conclusion : L’androgyne : de l’Un au tiers

 

 

 

 

 

Ainsi choisir la figure archétypale de l’androgyne pour illustrer l’étape de l’évolution de notre civilisation, c’est mettre délibérément l’accent sur la réconciliation des parties opposées de l’individu.  L’anima et l’animus ont aujourd’hui à se repenser en chacun de nous que nous soyons un homme ou une femme. Cette nouvelle possibilité de construction identitaire, dépassant la réalité physiologique des sexes préfigure de la capacité à s’ouvrir à la tolérance, à intégrer les différences comme facteur de richesse et non plus comme une menace. Ce qui est alors possible à l’échelle de la psyché de l’individu pourrait être une tierce voie pour envisager de penser les différences à la taille des groupes ethniques représentés dans tous les pays du monde, ceci afin que de la diversité devienne une richesse et non plus une source d’opposition et de guerre. Si nous parvenons à réaliser cette mutation au niveau psychologique, nous pourrons alors l’envisager plus largement sur un plan anthropologique.

 

 

 

 

Ce nouveau paradigme de société pourra alors apparaître en quelque sorte comme une néo-renaissance rétablissant les prérogatives de l’Homme, en le plaçant au cœur d’une société qui saurait gérer les différences autrement que par la peur et la lutte mais davan

Par Christine Marsan - Publié dans : Sociologie
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