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Les particularités de la violence organisationnelle
Christine Marsan
Introduction
Nous sommes habitués en temps que psychologue à étudier la souffrance au travail[1] comme résultant de l’interaction nocive d’un individu sur un autre, évoquant ainsi la volonté nuisible d’une personne exerçant un pouvoir abusif sur autrui. Nous rentrons alors dans le cadre du harcèlement moral, pris comme le cas pathologique d’un pervers-narcissique, pour reprendre les termes de Marie-France Hirigoyen[2], qui cherche à éliminer sa victime à petit feu, puisant sa jouissance de la souffrance et de l’anéantissement progressif de sa cible.
Dans les organisations qu’elles soient entreprises privées ou publiques, institutions ou associations, ces cas de harcèlements sont réels et avérés. Toutefois il existe bien d’autres facteurs qui peuvent conduire une personne à souffrir, sans qu’il y ait pour autant de personnalités pathologiques à l’origine de ses troubles.
1-Comprendre le contexte spécifique des entreprises
La souffrance est souvent le produit des effets de la complexité
La souffrance au travail résulte bien souvent du stress lié à des conditions de plus en plus difficiles, accroissement des performances attendues, résultats toujours plus élevés, temps de repos diminués dans l’entreprise afin de pouvoir respecter les 35 heures, surcharge d’informations sous toutes formes, tyrannie des emails qui dictent les priorités à ceux qui les reçoivent et s’ajoutent au contenu de l’activité traditionnelle.
En un mot le salarié doit faire face au stress toujours croissant lié à la complexité des organisations.
Celle-ci repose sur le fait que depuis que la mondialisation a conduit l’ensemble de la planète à interagir économiquement, plus aucune entreprise ne peut vivre en autarcie, ni plus aucun pays d’ailleurs.
Ce qui entraîne alors une augmentation exponentielle des échanges, des volumes d’informations et chacun ploie, d’un bout à l’autre du monde, sous la pléthore de données. En quoi cela pose-t-il problème ?
Il y a encore quelques décennies la stratégie d’entreprise était enseignée par des méthodes s’appuyant notamment sur des cellules de veille informative pour appréhender les différentes informations des concurrents, du marché, de la profession, des clients, des fournisseurs, de l’environnement nécessaires à la prospective. Il était alors possible de collecter les éléments utiles à l’entreprise, de les analyser et de les synthétiser pour parvenir à prendre une décision en fonction de paramètres dont la liste restait accessible pour chacun.
La mondialisation a fait exploser le volume de données et plus personne n’est capable à un instant T de savoir tout ce qui se dit, s’écrit et s’échange sur la planète. Il y en a trop. D’autant qu’avec Internet, il devient impératif de savoir distinguer le bon grain de l’ivraie ce qui accroît alors le temps de la sélection. Le problème que cette situation pose est alors celui du contrôle des informations et de la maîtrise des dirigeants et ensuite, par ricochet, des managers, à savoir de manière certaine ce qu’ils doivent décider pour agir.
Plus personne ne peut être sûr de connaître les conséquences de ses choix et pourtant il faut bien continuer à décider, à réaliser des stratégies pour envisager le futur afin de piloter et gérer les organisations pour qu’elles remplissent leur mission. Et ceci de manière cohérente malgré l’inflation de paramètres à prendre en considération. Car la complexité se porte dans tous les domaines : financiers, juridiques, dans les processus de qualité, dans les normes d’achat. Il faut tenir compte de l’environnement lorsqu’il s’agit d’une entreprise industrielle de manière à être soucieux de ce que l’on fait des déchets. Avec les mesures bénéfiques du développement durable, il est également impératif pour une entreprise aujourd’hui qu’elle se soucie des conséquences sociales des conditions de sa production si elle a délocalisé ses activités. Notamment dans les pays dits en développement, il faut vérifier que des enfants ne sont mis au travail pour fabriquer par exemple des chaussures de sport. Il y a aussi, les lois de protection sociale, les mesures européennes, et donc un accroissement des réglementations et législations. Tous ces éléments ajoutent une complexité incroyable aux prises de décision quotidiennes. Cette incertitude croissante est alors facteur de stress et d’anxiété.
Pour survivre, une entreprise aujourd’hui doit sans cesse se remettre en cause. L’inflation de la société de consommation pousse à la surenchère de production, donc d’offre et par conséquent de consommation. Le cycle devient vite infernal et pour rester sur le marché, il faut sans cesse innover, trouver de nouveaux produits et services ceci afin de prendre de vitesse les trouvailles des concurrents, les évolutions du marché et les « menaces » des pays émergents…Une fois que les idées de nouveaux produits surgissent c’est là qu’il faut vérifier avec toutes les légalisations liées à l’environnement et au social, qu’elles soient nationales européennes et mondiales si le produit peut être réalisé. Il est impératif aussi qu’il réponde aux normes de qualité toujours plus exigeantes voire drastiques comme dans les chaînes alimentaires où la traçabilité dicte sa loi aux producteurs et distributeurs.
La liste est ainsi infinie d’éléments qui accroissent la complexité pour la gestion quotidienne d’une entreprise et qui conduisent les managers et le personnel à vivre cette constante accélération de résultats et l’exigence continue de performance comme un stress. Celui-ci peut alors entraîner des dérapages et des violences.
La complexité et l’accélération des rythmes
La complexité est intimement liée à la mobilité et à la précarité, dans tous les sens du terme. Rien n’est acquis. Ainsi il y a dix Tom Peters[3], un ténor de la littérature managériale, signalait dans son livre le Prix de l’Excellence les réussites magistrales de certaines entreprises. Aujourd’hui plus de 80% d’entre elles n’existent plus. Ainsi le statu quo est devenu économiquement impossible. Il est question d’évolution permanente et constante ce qui aboutit à un autre effet de la mondialisation et de sa complexité qui est le rapport au temps.
Les cycles de consommation sont sans cesse plus courts. Car seule l’obsolescence des produits permet une nouvelle consommation. Donc il faut avoir de nouvelles idées toujours plus rapidement pour produire comme l’explique l’ouvrage de François de Closets Toujours plus. Ceci se traduit notamment par des modifications constantes d’organisation, sur lesquelles nous allons revenir et ce « toujours plus » a desimpacts directs et indirects sur les personnes dans l’entreprise. Cela accroît la pression et augmente le stress et donc les souffrances.
Cette même société de consommation spécule aussi sur les ressources financières. La bourse cherche à gagner sans cesse de nouveaux produits et augmente ses exigences notamment en voulant obtenir des résultats trimestriels des grands groupes référencés. Ceci afin de donner de la visibilité aux actionnaires, principalement institutionnels, qui vont alors ajuster leurs investissements en fonction des résultats obtenus des entreprises et surtout des effets d’annonces. Ceux-ci étant dévastateurs pour la santé de l’entreprise, comme l’avait si bien démontré Claude Bébéar dans son ouvrage Ils vont tuer le capitalisme[4]. Car si une entreprise n’atteint pas les résultats annoncés, quelle qu’en soit la raison, déprécier le titre de manière significative en bourse peut conduire à la mort de l’entreprise. Récemment l’affaire Clearstream a eu un effet désastreux sur l’entreprise Airbus Industrie pénalisant la société dans ses ressources. Une dépréciation du titre entraîne des ventes et de ce fait limite la trésorerie et l’apport d’argent frais permettant d’investir pour la suite des projets en cours ou à venir. Ainsi l’accélération des cycles financiers accroît également la pression sur les épaules des dirigeants et par conséquent sur celle du reste de l’entreprise.
Ainsi il existe un lien entre l’évolution de la société, en particulier dans son aspect économique et celle de la complexité du quotidien à gérer, qui dépasse largement les acquis techniques des métiers de chacun. Bien que là aussi les connaissances évoluent toujours plus vite il n’est donc plus possible aujourd’hui d’exercer son métier sans remise en cause permanente des acquis. Toutes ces exigences sont alors contraignantes et exercent une pression supplémentaire sur l’individu.
De la complexité aux évolutions des organisations
Plusieurs disciplines ont tenté de rendre compte de ces phénomènes de complexité, notamment la sociologie des organisations qui à partir des travaux du sociologue Edgar Morin ont donné lieu aux théories sur la systémique. Ces champs permettent d’obtenir une meilleure compréhension des nouvelles formes d’organisations et de la nouvelle distribution des pouvoirs.
Les entreprises industrielles ont les premières abordées ces modifications considérables des organisations lorsqu’elles ont commencé à vendre plusieurs produits sur des marchés différents, nationaux et internationaux. Pour être présent auprès d’un client à Bangkok il devenait pertinent que la cellule commerciale puisse administrer tous les produits et cela a conduit à une organisation en market region. Car ces évolutions organisationnelles s’accompagnent en plus de la maîtrise de l’anglais. Market region signifie organiser la vente en fonction des marchés régionaux, que ce soit une région de France ou une région du monde. Evidemment cela implique des conséquences de transformation de l’organisation traditionnelle, hiérarchique et répartie en fonction des grands métiers de l’entreprise et des départements fonctionnels tels que la compatibilité, les ressources humaines et le marketing par exemple. Dans le cas de voitures vendues en Asie, tous les départements vont s’allier de l’achat des fournisseurs, à la production, aux services de promotion, marketing et enfin de la commercialisation de manière à ce que les clients locaux n’aient plus qu’un interlocuteur qui sera en charge de gérer ensuite les différents interlocuteurs nécessaires pour satisfaire un client.
Prenons l’exemple d’une banque d’affaires implantée au Japon. Elle a sur place un bureau composé de représentants nationaux et de ceux du siège français afin de traiter toutes les demandes de ses clients. Ensuite les ingénieurs d’affaires travaillent avec une équipe du siège français qui pourra traiter les dossiers en interpellant les différents acteurs impliqués au sein de l’organisation France. Une fois le dossier bancaire réalisé il sera ensuite envoyé à l’ingénieur d’affaire. Ainsi pour le client il n’aura pas en théorie à subir la complexité de l’organisation de la banque. Pourtant la réalité est souvent différente. Il suffit que l’ingénieur d’affaire ait besoin de reconnaissance ou d’exercer un pouvoir pour qu’il fasse de la rétention d’information ou s’adresse à tous ses anciens contacts en France ralentissant les processus et générant des interférences entre les différentes personnes de la banque. Ce qui crée plus de dysfonctionnements que de fluidité.
Ainsi, la concurrence conduit la sophistication des produits comme c’est le cas par exemple pour une voiture ou un avion, et de ce fait le nombre de parties prenantes de l’organisation a énormément augmenté. Autrefois un comptable suffisait pour gérer plusieurs fonctions. Aujourd’hui pour atteindre l’objectif de performance, il faut des acheteurs qui gèrent les fournisseurs et rationalisent les achats, des gestionnaires de stocks, des contrôleurs de gestion et des financiers pour optimiser les coûts et les dépenses.Ce qui aura un effet positif sur les résultats boursiers et pour les actionnaires. Cette augmentation significative des acteurs au sein de l’organisation comme à l’extérieur a conduit les entreprises à rechercher des organisations plus souples, flexibles et parfois plus éphémères afin de s’adapter à la durée de création d’un produit comme la gestion du projet de l’A380 d’Airbus. Lorsque l’avion sera totalement certifié, qu’il aura prouvé sa fiabilité et que les essais en vol seront terminés, la plus grosse partie du projet sera terminé. Les équipes de conception et de construction, comme de validation de la faisabilité pourront se dissoudre et il sera ensuite surtout question de commercialisation, de service après-vente et cela sera attribué à des équipes existantes.
Ainsi l’entreprise a vu évoluer son organisation en mode projet, ceci principalement dans les industries au départ. Ce dernier est caractérisé par une durée de vie limitée. Son principe est de regrouper des personnes compétentes pour un projet donné qui resteront toujours rattachées hiérarchiquement à leur équipe d’origine. Comme dans l’exemple de l’A380, les ingénieurs dédiés à ce projet en particulier sont toujours rattachés au Bureau d’Etude d’Aérospatiale par exemple. Alors une organisation sera mise en place en parallèle de la structure permanente et cela s’appellera l’organisation matricielle. Sa particularité est de fonctionner en réseau, reliant des personnes par et pour leurs compétences, leur apport spécifique au projet et sans qu’il y ait de lien avec leur niveau hiérarchique. Ce qui bien évidemment remet en cause les circuits d’information et de pouvoir officiel et établi en instaurant des réseaux d’échanges créant de nouveaux pouvoirs parfois supérieurs à ceux officiellement affichés dans les organigrammes.
Dans ce contexte, l’autorité du hiérarchique n’est plus suffisante pour exercer son pouvoir et son influence sur ses équipes. La grande quantité de projets dans certaines entreprises dont certains membres appartiennent au même moment à plusieurs en cours créent une nébuleuse des échanges, des pouvoirs et complexifie considérablement toutes les caractéristiques de l’organisation et du management quotidien des personnes.
2- La forme particulière de souffrances liées aux organisations
La nature de la souffrance a changé
La souffrance au travail était jadis liée à la pénibilité du travail. De nos jours, les conditions de travail et les comités CHST, d’hygiène et sécurité ont considérablement amélioré le cadre de l’emploi accroissant en contre-partie les réglementations.
La souffrance est alors davantage liée à la pression psychologique, dont la complexité est un facteur majeur entraînant des paradoxes qui créent un stress considérable.
C’est très souvent cette gestion quotidienne des contradictions qui « coince » les individus les conduisant à l’impuissance de la non-prise de décision. La violence surgit alors en réaction pour exprimer un malaise et c’est la raison pour laquelle examiner le phénomène des violences en entreprises est multicausal et complexe à son tour.
C’est pourquoi cela pose la difficulté d’établir un diagnostic. Ensuite, chercher à gérer la violence d’une organisation se heurte au fait que le phénomène est amplifié de manière exponentielle par rapport à celle d’un seul individu. Elle est souvent le reflet des faiblesses de la direction et de son management mais pas seulement. Les enjeux des autres personnes sont très importants et influent considérablement sur la volonté à entrer ou non dans une certaine authenticité. Ce qui permet de regarder en face la violence et de chercher ensemble des solutions. Ainsi lorsque gérer le problème, ici la violence, créée trop de dysfonctionnements et remet en question l’équilibre établi des jeux de pouvoir du comité de direction, il y a fort à parier que l’action aura du mal à se terminer positivement. Les consultants faisant alors partie de la longue liste des bouc-émissaires, pour la raison simple qu’ils risquent de conduire à un changement et par la suite à une résolution. Ce qui remettrait trop en question l’équilibre des intérêts personnels et certains s’y opposeraient.
Les différents degrés de violence induits par la complexité sont liés d’une part à l’interaction entre la personnalité des acteurs de l’entreprise et leurs stratégies personnelles et d’autre part, à leurs enjeux et aux jeux de pouvoir de chacun.
La violence spécifique de certaines institutions
Cette situation est typique des institutions et des entreprises publiques dans lesquelles la mobilité du personnel et des managers est très faible. Par analogie, tout comme dans les villages et les histoires de cloche-merle, lorsque tout le monde reste dans le même milieu, il existe une certaine fixité des rôles établis, une consanguinité des échanges et une sclérose de la qualité relationnelle. La violence y est alors plus sourde, plus sournoise, comme l’avait si bien démontré François Mauriac dans sa littérature. Rien ne peut être dit ouvertement sous peine de rompre l’équilibre malsain établi de longue date et chacun reste dans un bourbier dans lequel il souffre la plupart du temps en silence. L’institution comme le village sont alors lourds des secrets qu’il ne faut jamais dévoiler, car tout comme des tabous ils protègent cette micro-société. Ainsi tout facteur de changement est automatiquement rejeté et va connaître les stigmates du bouc-émissaire. Fonction bien confortable qui focalise sur lui tous les maux et les violences du groupe qu’il ne peut pas se reconnaître pour lui-même et qu’il préfère reporter sur le maillon faible qu’il éliminera ensuite. Le danger de ce type d’organisation c’est qu’elle générera sans cesse cette violence endémique et que celle-ci est constitutive de son équilibre. Ainsi, sans une volonté globale des acteurs de l’institution et en particulier du comité de direction, rien ne pourra changer.
La violence particulière des grandes entreprises privées
La plupart du temps, le harcèlement et toute formes de violences sont pratiquées pour éliminer ceux qui ne sont pas assez performants. Dans ce cas, la direction générale instille un climat malsain où l’essentiel ne peut pas se dire et où le monde du silence prime, ce qui se traduit par des non-dits, des tabous et des dénégations des problèmes rencontrés.
Nous avons alors affaire à des pratiques harcelantes qui ne sont plus le fait d’une personnalité perverse-narcissique mais qui servent les intérêts d’une entreprise qui cherche à réaliser un plan social déguisé. C’est ce que pratiquent souvent les grands groupes pour détourner la loi et sauvegarder leur image.
Toutefois, pour la personne concernée, la souffrance est identique qu’elle subisse un harcèlement ou que ce soit le fruit d’une manipulation de l’entreprise. Le processus harcelant créée pour la personne des situations paradoxales qui la pousse à être en situation clivée. Cette schize cause alors malaise et souffrances et ce qui, pour certains, se traduit par une violence tournée contre soi sous toutes les formes d’autodestruction ou alors contre autrui et explique les réactions de violence patente ou larvée.
Cette guerre continue des pouvoirs dans les organisations correspond psychologiquement au fait que le sujet a toujours peur de l’autre de manière endémique[5] et qu’il a du mal à prendre sa place ce qui le conduit à avoir des comportements archaïques de violence.
Ainsi la violence génère la violence[6] et c’est comme cela que le système n’a pas de fin.
L’entreprise conduit à l’intrication des paramètres. La personnalité d’un sujet se mêle à ses enjeux et intérêts et aux opportunités que produit l’organisation qui vont alors déterminer sa stratégie d’acteur pour prendre une place et donc un pouvoir au sein du système.
C’est ce qui complexifie les diagnostics et rend l’accompagnement des violences très délicat, toutefois réalisable et au combien passionnant. Il est juste essentiel d’avoir la mobilisation des personnes concernées.
Christine Marsan
110, rue Saint Honoré – 75001 Paris - Tel : 00.33.(0)1.42.21.18.15 - Mobile : 00.33.(0)6.75.55.10.48
Affiliations : Psychologue, psychothérapeute, coach, chercheur en sociologie compréhensive Université de Paris V La Sorbonne. Membre de l’IPM, NHPSY, ICF, CEAQ, ISPSO.
[1] DEJOURS C., Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Coll. Points, Seuil, Paris, 1998.
[2] HIRIGOYEN M-F., Le harcèlement moral. La violence perverse au quotidien, Pocket, Syros, Paris, 1998.
[3]Peters T. & Waterman R., Le prix de l’excellence, Les secrets des meilleures entreprises, InterÉditions, Paris, 1983.
[4] BEBEAR C., Ils vont tuer le capitalisme, Plon, Paris, 2003.
[5] SIBONY, Daniel., Violence.Traversées, La couleur des idées, Seuil, Paris, 1998.
[6] BERGERET J., La violence fondamentale, Dunod, Paris, 2000.
Dossier : La gestion et la résolution des conflits
L’intelligence des conflits
Apprendre des conflits pour en sortir grandis
Christine Marsan
Il est impossible de changer sans apprendre, ni d’apprendre sans changer. Anonyme.
Résumé :
Afin de gérer les conflits, il paraît essentiel de pouvoir dans un premier temps parvenir à faire le tri dans la multitude des conflits existants. Distinguer la variété permet d’agir de manière adaptée.
La distinction entre conflit et violence
Tout d’abord il est important de souligner que le conflit se distingue de la violence.
La violence est l’exercice immodéré d’une force sur autrui. C’est ce que nous dit le dictionnaire. Une personne qui est réduite à la violence est celle qui ne peut plus exprimer ses émotions, frustrations ou demandes autrement que par un acte voire, des paroles violentes.
Le dialogue n’est plus possible et la violence donne alors à l’interlocuteur le désagréable sentiment d’être nié.
La violence correspond à la faillite de la parole, le sujet est submergé par ses émotions et ne peut plus se contenir.
La violence est alors la négation d’autrui.
Le conflit : de quoi parle-t-on ?
Le conflit, à l’inverse, est la situation où au moins deux personnes ne parviennent pas à s’entendre face à un objectif commun. Ce qui signifie que le conflit implique bien au moins deux personnes, donc une relation, c’est-à-dire un minimum de dialogue entre elles même s’il est tendu. Dès l’instant qu’il y a échange, il y a reconnaissance réciproque de l’altérité de l’autre. C’est dans ces conditions que le conflit peut être dépassé puisque l’on reconnaît un autre avec lequel discuter.
Dans la situation conflictuelle, les objectifs, les enjeux, les intérêts opposent les deux protagonistes mais il peut être possible de se sortir de la situation.
Avec ce premier élément nous comprenons que nous ne pourrons pas gérer de la même manière des situations de conflits et de violence.
Dans le cas de violences, il faudra déjà tenter de revenir à une situation conflictuelle impliquant la reconnaissance des deux parties prenantes.
Ce qui nous conduit d’ores et déjà à un premier niveau de diagnostic.
Savoir distinguer le conflit de la violence
Pour distinguer un conflit d’une situation de violence, il faudra vérifier qu’il existe encore échange, communication, dialogue et donc écoute du point de vue de l’autre.
Nous allons prendre un exemple simple et assez courant pour en rendre compte.
Durant une réunion difficile un membre de l’équipe se lève et sort en claquant la porte.
Il s’agit d’une violence. Les psychologues l’appellent « passage à l’acte ». Agir remplace la parole. Le trop plein émotionnel de la personne fait qu’elle se sent submergée et au lieu de le dire au manager, elle n’en peut plus et sort pour décompresser. Cependant cela a créé une situation de violence pour le reste de l’équipe et pour le manager.
Le risque de discrédit du manager réside dans le fait qu’il se sent impuissant à gérer correctement la crise. Et le deuxième risque est que le reste de l’équipe profite de la déstabilisation du manager pour s’engouffrer dans la brèche en se liguant notamment contre lui. Ce qui peut se traduire par un refus plus systématique des propositions qu’il peut faire, en un mot, en cherchant à contester ou à refuser son autorité.
Ce petit exemple, d’une part permet de faire la distinction entre conflit et violence et aussi de mettre le doigt sur d’éventuels dérapages, voire de conflits que l’on peut gérer assez rapidement.
Conseil de résolution :
Ce qui bloque le manager à trouver l’attitude adaptée, c’est qu’il est très possible qu’il se sente mal à l’aise et démuni, ne sachant comment réagir. C’est bien entendu l’objectif de la personne qui sort sans un mot de la réunion. Ne parvenant pas à dire ce qui la mine et noyée dans ses émotions, elle a besoin de faire « payer » son malaise au manager.
Ainsi pour savoir comment résoudre efficacement cette situation il est nécessaire de présenter deux grilles explicatives.
Comprendre pourquoi nous sommes bloqués dans nos relations
Premièrement, il s’agit de ne pas se laisser happer par ses émotions. Elles sont très utiles et nous permettent de capter si une situation est calme ou au contraire tendue et bien entendu comment nous nous sentons face à l’agressivité d’autrui. Toutefois leur problème majeur reste, comment les vivre, les reconnaître et les utiliser sans pour autant se laisser dépasser ? Nombreux sont ceux qui tentent de les nier par peur de se laisser déborder par elles.
Notre éducation a trop souvent, depuis Descartes et Pascal, eu tendance à dissocier émotion et
rationalité. Au départ, la proposition des philosophes des Lumières résidait dans le fait d’apprendre à sortir des obscurantismes et des superstitions et de savoir utiliser au mieux son esprit d’analyse, de critique et nous dirions aujourd’hui son discernement. Cependant avec le temps, peut-être avons-nous progressé sur le terrain de l’analyse cartésienne mais nous avons également maintenu la dichotomie entre « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » et à présent, coupés en deux, nombre d’entre nous se retrouvent démunis face aux émotions.
Argh !
Ainsi, une personne triste, en colère ou encore aux prises avec la peur est incapable de raisonnement objectif. Elle pourra facilement se laisser emporter par ses sentiments et aura beaucoup de mal à être réceptive à l’autre. L’émotion conduit à la réaction alors qu’il est efficace de savoir comment agir face à l’agressivité d’autrui.
Ainsi, une clé essentielle pour permettre à quelqu’un de sortir d’un conflit est de faciliter en premier lieu l’expression de ses sentiments de manière à faire réduire sa « température émotionnelle ». Ensuite, progressivement, il sera possible de ramener la personne à davantage de raison.
Peut-être est-il temps de rendre leurs lettres de noblesse aux émotions et de savoir les exploiter à bon escient.
Ainsi dans un cas de conflit, une personne est en proie à ses émotions qui la submergent et qui le font agir différemment qu’à son habitude, celui qui est en face, et en particulier le manager, doit s’en rendre compte et comprendre par la disproportion de sa réaction qu’il cherche à exprimer autre chose. C’est là que l’empathie est utile pour comprendre ce que la personne cherche réellement à dire.
Il faudra alors pour le manager apprendre à :
-se mettre à distance de ses propres sentiments, ne pas prendre pour lui l’agressivité d’autrui,
-ce qui veut dire ne pas réagir ou les rejeter mais les traiter comme une information à partir de laquelle il va pouvoir,
-faire le choix de l’attitude la plus juste pour déminer la relation conflictuelle,
-garder un ton et une attitude posés afin de permettre à son interlocuteur de sortir progressivement de son état émotionnel et d’envisager de pouvoir discuter à nouveau calmement.
Parfois, il sera préférable d’interrompre la discussion en cours et se revoir le lendemain afin que la personne soit plus calme de par le temps qui aura passé et la « raison » qui aura pu reprendre le dessus.
Illustrons ce point par un exemple simple issu d’un contexte familial.
Un adolescent rentre tard chez lui le soir malgré les instructions précises de ses parents. La mère dort et le père attend son fils dans le salon. Lorsqu’il rentre enfin à 3h00 du matin, le père le gifle violemment et lui dit de partir se coucher.
Il s’agit d’un cas classique où le père a été envahi par son inquiétude et au lieu de dire simplement à son fils en quoi il est, d’une part, contrarié que celui-ci lui ait désobéi et, d’autre part, qu’il était très inquiet de le savoir sur la route, craignant pour sa vie à cause d’un accident ou d’une agression possible, il le gifle.
Il s’agit bien d’un passage à l’acte, d’une violence au lieu de pouvoir dire sa peur. Le fils, dans la plupart des cas, ne prendra pas la distance nécessaire pour comprendre ce qui se passait dans la tête (ou le cœur ! ) de son père et réagira à son tour violemment, en claquant la porte de sa chambre, au mieux ou en criant à son tour, réveillant toute la maisonnée. L’incident aura de forte chance d’évoluer en conflit. Le fils cherchant alors l’occasion de se « venger » de l’attitude injuste de son père. Il cherchera alors à le piéger sur un point qui lui tient à cœur, tel que les résultats scolaires par exemple.
Face à ses sentiments, le père pourra à l’avenir en prendre conscience et de ce fait chercher à dire :
« Je suis très contrarié par ton retard, car tu n’as pas respecté ta parole vis-à-vis de nous et surtout je me faisais beaucoup de souci et je craignais pour ta vie. »
Pour parvenir à réaliser cette distance face à l’émotion, il s’agit :
1-d’en prendre conscience, de la reconnaître lorsqu’elle apparaît,
2-donc d’accepter qu’elle existe et qu’on la ressent.
3-Ensuite, de la traiter comme une information, au même titre que l’on gère les ressentis de faim ou de soif, qui nous font cesser ce que nous faisons pour apporter à notre corps la réponse qu’il attend. En effet, nous constatons que nos besoins fondamentaux nous coupent totalement de notre capacité à raisonner.
4-Une fois l’émotion transformée en information, il est alors plus facile de comprendre le besoin qui est alors à satisfaire et de ce fait de l’exprimer plus simplement et sans manifester l’intensité de l’émotion elle-même. Y parvenir c’est accéder à une certaine authenticité émotionnelle et relationnelle et cela apprendra beaucoup à l’environnement de travail qui appréciera votre lucidité, votre maîtrise de vous et votre capacité à dire simplement des choses importantes et / ou délicates.
5-Pour y parvenir, il va être nécessaire de vérifier que le manager a bien la disponibilité suffisante pour apporter cette écoute et cette vigilance nécessaires pour envisager la gestion et la résolution de conflits.
2- Les mécanismes des jeux psychologiques
Le deuxième point de vigilance est de prendre conscience que dans la relation nous pouvons passer d’une situation fluide, à une situation qui se bloque de par les enjeux entre les deux personnes vis-à-vis d’un objectif donné jusqu’en fait à un dialogue qui s’enlise. Parfois au lieu de parvenir à une confrontation claire du problème, deux personnes sont enferrées dans une relation bloquée et non satisfaisante. On appelle cette étape relationnelle les jeux psychologiques.
2-1 Qu’est-ce qu’un jeu psychologique ?
Il repose sur une dynamique entre trois rôles clés que Stephen Karpman a schématisé sous la forme d’un triangle. Aucune de ces positions n’est satisfaisante et ne permet d’établir une relation saine, mais la plupart du temps c’est autour de deux de ces rôles que nous « passons notre temps » à communiquer avec l’autre. La particulairé du jeu est que les deux interlocuteurs régulièrement de rôle, c’est ce qui rend l’aspect dynamique du jeu, qui n’a de ludique que le nom.
2-2 Pourquoi jouons-nous ?
·Pour avoir une relation avec autrui plutôt que pas de ne pas en avoir du tout et ceci même si l’échange n’est pas satisfaisant.
·Pour éprouver des émotions fortes et échapper à la routine.
2-3 Le jeu repose sur trois rôles psychologiques
Persécuteur
Sauveteur
Victime : rebelle ou soumise
Prenons un exemple :
Dans le cadre de l’élaboration en commun d’un dossier, Serge adresse le projet à quelques membres de l’équipe, ayant au préalable discuté avec Jean sur les modalités du dossier et ce dernier étant d’accord. Il envoie le mail et reçoit en retour un message incendiaire de Jean qui lui dit ne pas être du tout satisfait de ne pas avoir été suffisamment concerté au préalable et qu’il n’apprécie pas du tout ce procédé autoritaire et arbitraire de Serge.
Celui-ci est assez abasourdi par la réaction de Jean, s’étant basé sur leur échange verbal et ayant enteriné son accord de principe.
Soit. Serge en tient compte et lors de la définition plus détaillée du projet il signale à Jean qu’il a toute lattitude pour réagir et qu’il enverrait l’information d’ici plusieurs semaines à l’ensemble de l’équipe.
Jean ne répondant rien à Serge, à nouveau celui-ci suppose que « qui ne dit mot consent » et envoie un mail à l’ensemble des personnes concernées pour préciser les modalités du lancement de projet.
Et Jean de réagir encore violemment, invoquant le fait de ne pas avoir été sollicité, qu’il n’y a pas eu de réunion pour en parler plus avant entre eux, etc.
Là, Serge réagit plus fermement, rappelant à Jean les termes de leurs précédents échanges, retouvant le mail où il écrivait précisément que si Jean avait la moindre amélioration à apporter il pouvait le faire et ceci dans les 3 semaines à venir.
Serge lui dit ainsi qu’il était disposé à accueillir les critiques et à s’améliorer dans son mode de fonctionnement mais que dans le cas particulier de ce différend, il considérait que Jean n’avaitpas pris sa place et qu’il n’était pas disposé, lui, à en subir les conséquences.
Interprétation du cas au travers des 3 rôles psychologiques :
Peut-être Serge a-t-il un mode de fonctionnement un peu autoritaire et Jean vit les relations comme ingéales. Ce dernier se place en victime, projetant sur l’attitude de Serge un rôle de persécuteur. Serge cherche alors à « réparer » la relation, se place en sauveteur et malgré ses essais il est contesté et remis en cause. Il se retrouve alors à son tour en position de victime et Jean qui n’a rien dit pendant 3 semaines et qui attend l’acte de Serge pour l’invectiver se place bien en persécuteur.
Pour sortir de cette relation déséquilibrée et bloquée, il faut que l’un d’entre eux, Serge en l’occurence prenne de la distance et remette les choses à leur place afin que de part et d’autre, chacun retrouve sa pleine autonomie relationnelle.
2-4 Les méconnaissnaces des trois rôles pyshcologiques :
Chaque rôle fait preuve de méconnaissance vis-à-vis de ses propres capacités et ne prend ne pas en considération la totalité de son potentiel.
oLe Persécuteur méconnaît la valeur des autres.
oLe Sauveur méconnaît la capacité des autres à agir, ressentir ou penser par eux-mêmes.
Néanmoins, il existe des moyens pour sortir des jeux psychologiques et il est tout à fait possible d’inverser la tendance, pour y parvenir plusieurs éléments sont nécessaires :
ØEnvisager l’autre et soi-même avec respect et comme ayant de la valeur, chacun se considère comme alter-ego.
ØIdentifier ce que nous avons besoin de répéter sans cesse et apprendre à nous en défaire, ce qui peut se traduire, ici, par savoir comment sortir des trois rôles principaux de victime, persécuteur, sauveteur.
2-6- Les stratégies pour sortir du jeu
Victime, Persécuteur, Sauveur, peuvent se transformer en trois attitudes positives et faciliter une dynamique relationnelle efficace et positive.
Dans l’exemple, Serge illustre le fait que pour sortir du jeu, il lui faut prendre conscience qu’il est pris dans une dynamique relationnelle peu satisfaisante. Ensuite,il va chercher à poser de nouvelles bases de dialogue, c’est ce que l’on appelle la protection. Elle correspond au fait de poser un cadre (normatif et protecteur) pour que de nouvelles relations aient lieu. La protection remplace alors le rôle de persécuteur.
Le cadre facilite la possibilité d’échanges satisfaisants, c’est ce qu’on appelle la permission. Elle facilite l’expression des émotions, intentions et pensées d’autrui, en fonction de ses propres demandes. Elle supplante la position de sauveteur. La protection et la permission permettent à chacun des interlocuteurs de retrouver toute son autonomie, c’est ce que l’on appelle la puissance. Elleconsiste à être capable d’affirmer ses besoins, ses demandes, ses sentiments et ses opinions. Elle remplace la position de victime.
Les événements récents, guerre e, Irak et si l’on remonte un peu en arrière compte-tenu de la date au 11 septembre 2001, nous ne pouvons que constater que les compétences belliqueuses des hommes sont encore au rendez-vous. Que les motivations et les formes de guerres évoluent avec les années, il n’en reste pas moins que les siècles passent et que la violence semble toujours figurer parmi nous.
Forte de cette observation partagée par tous, j’en suis venue à m’interroger sur le sens que pouvait évoquer le mal pour moi. Bien entendu, il est rare de se poser ce type de question exnihilo, par conséquent c’est bien entendu au travers d’événements variés, perçus comme difficiles ou comme des souffrances que je me suis arrêtée sur cette question. Ainsi l’être humain est-il capable du pire comme du meilleur, et c’est alors intéressant de chercher à comprendre comment peuvent s’articuler ces différentes facettes. Pourtant, une fois le phénomène appréhendé, certains épris d’idéaux civilisateurs rêvent de pouvoir éradiquer la violence et le mal de l’homme. Mais ce serait là agir sans compter avec sa nature profonde et ce serait lui ôter l’une de ses composantes anthropologiques essentielles. La piste réside davantage dans d’autres formes de dépassement que nous allons examiner.
C’est pourquoi j’ai choisi résolument de voir en l’homme le meilleur et surtout rechercher ses capacités de croissance et de changement.
Ces deux axes constituent les deux parties de l’ouvrage. La première vise à rendre compte de ce que le mal peut signifier à nos yeux et la deuxième cherche à couvrir un certain nombre d’initiatives qui cherchent à rendre compte de l’évolution de l’humanité de l’homme.
C’est cette observation que le mal semble bien plus consubstantiel à l’homme qu’une part archaïque d’animalité qui nous a conduit à nous engager dans la piste de la rédaction de l’ouvrage « En quoi le mal nous rend plus humain ».
Tout a commencé par une anecdote que je me plais à répéter tant elle a été chargée de sens à mes yeux. Nous étions, un collègue et moi-même, en train d’assister à Trieste à un colloque interculturel en février 1999 donc à la veille de la guerre du Kosovo. Ce qui m’avait alors frappée, c’est que tandis que nous étions vivement sensibilisés aux questions humanistes, évoquant les différences, la tolérance, le respect, etc, nous n’avions pas sur lire les informations que les différents bateaux de guerre nous donnaient de par leur accostage à quai. En effet, un porte-avions chargé d’avions était visible au large et un bateau amiral était amarré à quelques mètres de notre colloque. Et la seule chose qui nous a fait parler c’était le bruit provoqué par les équipages lorsqu’ils étaient à table dans les restaurants !
Ce n’est qu’une fois que nous avons commencé à quitter le quai de Trieste que nous est apparu clairement la signification des ces différents bateaux. Il étaient là postés attendant le déclenchement de la guerre pour aller se battre et contribuer à tuer des personnes.
Ce qui était donc remarquable dans cette anecdote, c’est qu’aucun des quelques 2000 personnes qui s’étaient réunies dans cette conférence ne comprirent le sens de la présence de ces bateaux. La guerre était à nos portes mais nous ne pouvions pas nous en rendre compte. Il nous a donc fallu parcourir plusieurs dizaines de kilomètres, afin de nous éloigner physiquement du danger potentiel (encore à ce moment) pour réaliser l’absurdité de la situation. Trois jours à débattre comment améliorer les relations et la communication entre les peuples et ne même pas réaliser que la guerre fratricide était à nos portes ! La pulsion de survie était si forte qu’elle obscurcissait nos capacités d’analyse de nos perceptions. Notre capacité à réfléchir était comme endormie sous la proximité du danger !
Cette prise de conscience fut si forte qu’elle motiva mon besoin d’écrire ce premier essai.
Car si entre personnes averties nous n’étions pas capables de voir, de comprendre les menaces qui pouvaient peser sur nos vies alors qu’en était-il de ceux qui ne s’y intéressaient pas et qui passaient, avec « moins » de conscience dans la vie ?
Il m’apparaissait vital et essentiel d’envisager d’agir pour le réveil des consciences et pour contribuer à notre mesure à faire bouger les choses.
Un parcours pour retracer ce qu’est le mal
C’est pourquoi je suis partie dans le projet de relater ce que revêtait le mal pour moi.
L’ouvrage retrace alors le périple entre philosophie et psychologie qui tentent d’expliquer ce qu’est le mal. Le définir conduit à envisager des voies pour l’endiguer ou tout du moins pour choisir de faire autrement.
Le mal serait ainsi multiforme dans le sens où selon auprès de quoi on cherche à le comparer il pourrait signifier tantôt la souffrance, tantôt le fait de nuire à autrui ou bien l’absence de bien ou encore le néant, etc.
Notre plus grande difficulté réside dans le fait de pouvoir comprendre et accepter que nous souffrons. Ainsi nous cherchons tout d’abord une cause extérieure pour en rendre compte. Le mal pourrait bien venir de la malveillance des autres ou alors d’une tare héréditaire comme nous le rappelle l’Ancien Testament avec la Genèse. Nous payons toujours la faute d’Eve et nous chutons toujours dans la douleur et la mort. Car comme nous pouvons concevoir l’immortalité, puisque nous envisageons Dieu et sa dimension infinie, nous sommes éminemment frustrés de n’être ni parfaits, ni divins, ni immortels. Il faut bien alors que ce soit la faute de quelqu’un ! Eve ferait une parfaite coupable en la matière. Je ne reprendrai pas toute la démonstration que j’ai détaillée dans le livre sur les multiples possibilités de lecture de cet épisode de la Genèse et sur le fait qu’il semblait bien commode de trouver dors et déjà un bouc-émissaire à cette situation tragique. Nous retiendrons simplement que le besoin de trouver un coupable extérieur à soi même ou à sa propre communauté est depuis tous temps une « tentation » bien humaine.
Parmi ceux qui ont le mieux expliqué ce qu’est le mal, nous pouvons mentionner St Augustin pour qui le fait que le mal est une privation de bien (privatio boni). Il n’aurait donc pas d’existence propre mais il serait davantage cette sorte de néant, de négentropie lorsque le bien ne rayonne pas. C’est-à-dire lorsque l’homme ne tend pas délibérément vers le bien et donc vers Dieu il sombre dans le mal. Dans la foulée de la tradition platonicienne, si l’on ne cherche pas à atteindre les Idées (Beau, Bon, Bien) alors nous nous exposons à la chute, à la tentation et nous y succombons.
Peu après, des images incarnent alors cette béance, ce manquement au bien en la personne du diable, figure archétypale du mal. Il passe d’un symbole illustrant le mal à une réelle entité dont se sert longtemps l’Eglise pour y rattacher tous ses ennemis comme durant l’Inquisition. Et petit à petit, le Diable prend une dimension charnelle et a une réalité quasi autonome. Ce qui renforce alors la croyance d’un monde manichéen où les forces noires attirent les pauvres humains vers la tentation et le péché.
Là encore la responsabilité individuelle se dissout quelque peu.
Pour St Augustin, comme l’indique les Confessions, il était grandement question de libre arbitre mais les siècles qui ont suivi ont eu tendance à diluer cette responsabilité, infantilisant en quelque sorte le peuple, soumis et dépendant des seigneurs de l’Eglise et terrorisé par le Satan et ses suppôts.
L’avènement du mal moral avec les réflexions de Kant ramène sur le devant de la scène la question de la responsabilité individuelle de chacun face à ses actes et ses intentions. Aussi bien Kant, Schelling ou Hegel s’accordent à dire que le mal est bien notre spécificité humaine et que la pureté serait davantage du côté de l’animal, irresponsable car n’ayant pas de conscience. C’est bien parce que nous sommes des êtres pensants, dotés d’intelligence et de raisonnement que nous avons pu prendre conscience justement du bien et du mal. Ce sens moral nous conduit alors à décider délibérément de le commettre ou non. De fait, le mal n’est plus la responsabilité de Dieu mais uniquement la nôtre.
Un peu plus tard l’existentialisme et le structuralisme, arrivant au milieu des grandes guerres du XX° siècle et de leurs barbaries, voyant les conséquences tragiques des idéologies qui annonçaient le bonheur pour tous, sacrifient Dieu. Et c’est alors la célèbre maxime « Dieu est mort ». La laïcité suivant la Révolution française n’avait pas eu autant raison de lui que les propres exactions humaines. Notre incommensurable barbarie nous a conduit à croire que Dieu était mort, ne pouvant pas supporter qu’il puisse nous avoir laissé commettre de telles atrocités.
La grande question de l’intention de Dieu à ce qu’il y ait du mal était donc de retour.
A la suite de cette époque de no man’s land, comme nous le rappelait Malraux, « le XXI° siècle sera religieux ou ne sera pas » la spiritualité a resurgit partout, sous des formes maladroites, hasardeuses parfois, balbutiantes et crédules mais qui démontrent bien qu’il nous fallait du transcendant pour supporter notre condition limitée et finie de mortel.
Pour en revenir à Kant, avec le mal radical, il postule que la morale permet de policer les tendances irrémédiablement malveillantes de l’homme. Le mal radical serait, en quelque sorte, cette racine mauvaise que l’homme porte en lui et que depuis psychologues et psychanalystes ont cherché à expliquer comme une violence primordiale ou fondamentale ou encore comme une pulsion de mort aussi essentielle et consubstantielle que la pulsion de vie et donc d’amour.[1]
Une des difficultés que le problème du mal pose, au-delà de sa définition, c’est qu’en voulant le combattre en faisant usage de la justice, en fait on l’exerce aussi à son tour. Car punir un délinquant c’est aussi lui infliger une peine, certes autorisée et légale, mais il s’agit, malgré tout, de lui faire subir une souffrance et par conséquent il s’agit bien de commettre le mal contre autrui. Pourtant, si l’on se remémore les travaux de René Girard[2] sur la violence c’est bien par la justice notamment que la violence peut-être endiguée en tous cas dans nos sociétés dites civilisées. Les sociétés « primitives » elles avaient choisi le rituel sacrificiel pour canaliser la violence individuelle et / ou sociale et éviter le châtiment individuel considéré parfois comme injuste.
C’est pourquoi la deuxième partie de l’ouvrage vise à rendre compte de toutes ces initiatives et réalisations qui prouvent que si le mal et la violence sont toujours observables, l’humanité évolue, peut-être beaucoup plus lentement que les progrès des savoirs et connaissances cependant, des évolutions réelles sont notables.
Je me suis ainsi attachée à mettre en exergue différents exemples démontrant des progrès incontestables que notre humanité fait pour sortir de sa tendance « naturelle » à commettre le mal. Par exemple, le droit international condamne les crimes contre l’humanité et cherche régulièrement à prévenir les barbaries commises contre l’homme. Ces mêmes législations ont apporté les droits de l’homme et du citoyen puis de la femme et de l’enfant, chacun se voyant garantie des droits au respect, à la dignité, essentiels pour combattre abus et tortures.Les progrès des connaissances et des techniques sont spectaculaires mais l’évolution de la psyché individuelle et de la conscience collective sont beaucoup plus lentes et expliquent alors pourquoi nombreux sont ceux qui disent que « l’histoire est un éternel recommencement ». Pourtant c’est faux, si une image devait rendre compte de l’évolution de l’humanité ce serait davantage la spirale qu’un cercle vicieux. Elle comporterait des avancées et des reculs spectaculaires, mais nous ne revenons jamais au même point. Parfois l’amplitude des transformations s’intensifie et nous avons le sentiment de « reculer », en considérant les événements à l’instant T du continuum humain. Mais en fait nous apportons à chaque génération son cortège de prises de consciences.
Par exemple, comment ne pas noter la différence de nos niveaux de conscience entre la conférence de Valladolid qui avait pour objet en 1550 d’apporter la preuve que des peuples trouvés sur d’autres continents, qualifiés de sauvages, avaient bien des caractéristiques humaines et ceci en pleine Renaissance ! Certes, j’ai encore entendu des personnes, dans des centres de soins psychiatriques se demander si les psychotiques sont des hommes ou des animaux ! Il faut garder bon espoir ! Nous progressons ! Toutefois ceci se fait à pas d’escargots comparativement à l’intégration cognitive des progrès technologiques.
Ceci s’explique en fonction du nombre d’individus que nous représentons. Faire changer une masse de plusieurs milliards d’individus est une entreprise énorme et peut prendre des milliers d’années. Là aussi l’espoir grandit car depuis Socrate, et son célèbre « connais-toi toi-même », chaque personne qui s’est interrogée sur le sens du monde, sur son existence propre, sur le mal et que les moyens pour l’enrayer est assez souvent parvenue à cette conclusion : c’est par soi-même que la transformation passe.
Le changement du monde passera d’abord par le changement de chacun et c’est bien pour cela que cela ne peut pas s’édicter ! Cela ne peut que s’insuffler, s’inciter, se proposer, se démontrer mais l’on ne peut obliger personne à changer contre son gré ! C’est pourquoi le travail personnel sur soi m’apparaît si fondamental et essentiel pour « combattre » la peur et de ce fait cette tendance au mal radical ou à la violence qui est en nous. Nettoyé denos peurset de nos angoisses nous pouvons accueillir l’autre sans crainte et ne pas avoir besoin de le changer, de le dominer ou de l’asservir. L’autre a droit à autant d’espace et de respect que moi-même.
Toujours dans le fil droit de nos explorations sur le mal un certain nombre de points restent encore à éclairer. Ainsi, à la question : le mal est-il absolu ? Il est tentant de dire que le mal rend possible l’humanité dans la mesure où il justifie la liberté qui est elle-même essence de l’homme et de sa condition d’humanité.
Quant à répondre à la question « le mal est-il absolu ? Ceci devient une autre affaire, il semble qu’il soit plutôt relatif, propre au libre-arbitre de l’homme et n’existant pas comme principe premier. Ce qui ne nous empêche pas de rester totalement dépourvus quant à la manière d’expliquer pourquoi ce mal moral, radical existe. « La raison d’être de ce mal radical est « inscrutable » : il n’existe pas pour nous de raison compréhensible pour savoir d’où le mal moral aurait pu tout d’abord venir. » Paul Ricoeur .[3]
Une piste de compréhension réside dans l’observation qu’il semble qu’il faille passer par le mal et la souffrance pour comprendre l’essentiel de l’homme et l’essence de l’âme. Et ce n’est pas un hasard, en suivant Bouddha, si cherchant à dépasser la souffrance, comprendre le mal et la violence, nombreux sont ceux qui s’ouvrent à la spiritualité et à l’amour divin.
Après avoir rapidement survolé ce qu’en disent les principaux philosophes, j’ai apporté ma propre position. Nous pouvons observer que le mal le plus nocif est le besoin de dominer, de posséder autrui ou ses biens (ce qui correspondrait à l’envie) et de chercher à l’asservir.Ce besoin d’exercer son pouvoir sur autrui m’est apparu comme l’un des pires maux de l’homme et source de toutes les inégalités, abus et de beaucoup de souffrances. C’est alors que se pose bien vite la question de savoir ce qui pousse à avoir besoin de dominer, d’abuser l’autre. Pourquoi ?
Très vite la réponse m’apparaît comme étant la peur, celle de moi-même et surtout celle de l’autre. Le fait d’avoir peur, d’être aux prises avec ses angoisses impose de leur apporter paix et repos. Le plus simple est alors d’accuser autrui, de le façonner à « notre image », de le posséder et de l’asservir afin que surtout il n’exprime pas à son tour son libre-arbitre et n’amène avec lui sa cohorte de différences, d’exigences, insupportables. Tant que je ne peux m’accepter moi-même avec bienveillance, il est alors bien difficile d’envisager l’autre avec tolérance. « La peur est le seul péché capital ». St Augustin.
C’est pourquoi les issues qui apparaissent pour décider, en conscience, de dépasser nos tendances malignes résident dans la culture, la connaissance et les savoirs qui limitent l’inconnu et les peurs et qui permettent, bien évidemment, de comprendre le monde et les Autres et de ce fait de devenir plus tolérant.
Cependant savoir n’a jamais empêché la domination, bien au contraire et les peurs d’autrui restent tout aussi puissantes chez certains. C’est pourquoi combattre l’ignorance, l’illettrisme et l’inculture est essentiel mais insuffisant.
« Tant que tu ne peux pardonner à autrui d’être différent de toi, tu es encore bien loin du chemin de la sagesse ». Sagesse chinoise.
C’est là qu’interviennent alors plusieurs dimensions, d’une part le travail sur soi et le développement personnel incluant la thérapie comme voie de dépassement de ses peurs, de ses angoisses et de ses croyances limitantes. Ce qui conduit alors vers la résolution de ses compulsions de répétition et ouvre comme l’indique la psychanalyse la voie vers la capacité à aimer réellement l’autre, qu’il soit étranger ou dans l’intimité. Ce qui rejoint alors la sphère spirituelle qui invite à purifier son cœur et son âme afin d’accueillir en soi le divin et de ne pas professer contre autrui de paroles ou d’actions nuisibles. Les deux voies psychologies et spirituelles insistent bien sur la nécessité de se tourner vers l’amour et non vers la haine ou le ressentiment facteurs de souffrance.
Enfin, l’éthique nous semble être la ligne de comportement social constituant l’épine dorsale de la transformation de la peur en confiance. Il ne s’agit pas de morale mais d’exigence d’un comportement respectueux d’autrui et qui sous-tend l’action sans porter préjudice à quiconque. L’éthique appelle la cohérence et la capacité à se remettre en cause. Car prêcher les bienfaits de l’éthique tout en continuant à agir différemment est fort aisé et malheureusement assez commun.
Dans notre livre, contrairement à André Comte-Sponville affirmant que l’amour peut combattre le mal, bien que nous sommes totalement d’accord sur le fond, nous avons jugé bon de mettre l’accent sur l’agir éthique. En effet, c’est cette exigence intérieure qui va elle aussi articuler notre développement de notre capacité à aimer notre prochain. Ainsi, dans les tentatives pseudo-spirituelles, nombreux sont ceux qui au prétexte de l’amour infini, abusent de réalités fort charnelles pour déformer le sens de l’amour du prochain. Il est essentiel de développer sa capacité d’amour afin d’apporter sérénité dans les relations et grâce à la tolérance vis-à-vis d’autrui ne plus en avoir peur. L’éthique ne peut être qu’individuelle puisqu‘elle dicte notre action au quotidien et lui imprime une direction respectant autrui et soi-même. C’est en cela que l’agir éthique peut battre en brèche la tendance que nous avons pour le mal.
Enfin, lorsque je choisis le titre « en quoi le mal nous rend plus humain » je postule que nous avons à réveiller le meilleur de nous-même, en quelque sorte, la divinité qui est en nous et que le mal et la souffrance peuvent être des indications sur le chemin pour agir différemment. Dès lors que face à la souffrance, on peut apposer la lucidité de se demander ce qui nous arrive et quelle en sont les causes et en quoi nous sommes partie prenante de notre propre malheur, alors ce dernier prend un sens, celui de la croissance. Le mal apparaît comme le révélateur de notre capacité à faire le bien et à utiliser notre libre-arbitre avec discernement. Agir éthiquement signifie alors choisir la voie du bonheur, d’un agir juste et positif en refusant, au quotidien de commettre des actions qui pourraient porter tort aux autres ou à soi-même. Et l’éthique devient alors la condition sine qua non à l’établissement d’un amour inconditionnel permettant d’accueillir les autres, dans leur différence, avec respect et compassion.
C’est sur cette tonalité que je termine l’ouvrage.
Depuis le mal quelles nouvelles perspectives ?
Depuis ce premier ouvrage d’autres ont été écrits ( à paraître) sur les conflits et sur les violences en entreprise ou encore sur les évènements du 11 septembre et la ligne de force est toujours la même. Il s’agit de contribuer, d’une part, à éclairer mes concitoyens sur les constats qui peuvent être faits sur l’évolution de notre société et ceci de manière à proposer des pistes de solution, des axes d’intervention, des orientations correctrices. C’est aussi l’occasion de proposer des alternatives, de permettre de réveiller les consciences et d’encourager la modification des représentations de chacun. En effet, trop nombreux sont encore les personnes, en France tout du moins, qui se sentent isolées et démunies pour agir. Les interviews menés à la suite des attentats du 11 septembre m’ont conduit à observer que la plupart des gens se sentent totalement impuissants pour changer quoi que ce soit et surtout à la taille de la nation ou à plus grande échelle. Ils ont perdus confiance dans leur capacité de transformation. Comme plus aucune idéologie n’est suffisamment fédératrice pour enthousiasmer les gens, chacun a un peu le sentiment de flotter et d’ailleurs certains sociologues observent même une certaine fatigue d’être soi.[4]
Dans ces conditions évidemment la porte est ouverte à ce que ceux qui détiennent le pouvoir puissent en abuser et oublier leur mission de service public à rendre à leurs électeurs. C’est pourquoi il paraît si important de redonner confiance dans la capacité d’action et de transformation de chacun. Il est essentiel que les personnes aient conscience qu’ils sont aux prises avec des représentations individualistes issues du consumérisme et du libéralisme conduisant plutôt à l’isolement qu’à l’action collective. D’ailleurs tout récemment le drame sanitaire suivant la canicule en France a bien démontré ce manque de solidarité dans la population civile.
Il est fondamental de faire comprendre que la réalité n’est pas de se sentir seul et impuissant. Nombre d’initiatives associatives et issues de toute type de groupes sont là pour en faire témoignage. Assisté par la reliance que permet Internet, la réalité est à la mobilisation instantanée pour de grandes causes, comme par exemple la prière mondiale réalisée le vendredi 14 septembre 2001 pour la paix à la suite de la chute des twin towers ou plus récemment avec la mobilisation internationale contre la guerre d’Irak. Nous détenons une extraordinaire capacité de mobilisation communautaire, jamais nous n’avons été si nombreux à pouvoir agir et si vite pour une cause ou contre des actions jugées inhumaines.
Le niveau de conscience monte, notre tolérance aux différentes formes de violence est de moins en moins élevée. Ainsi, peu de gens sont dupes des motivations officielles pour motiver la guerre d’Irak et des commissions d’enquêtes ont lieu dans chaque pays afin de trouver les responsabilités et motivations à laisser-faire voire à subir de telles décisions.
De plus en plus de civils s’impliquent et créent des mouvements de toutes sortes pour apporter des solutions plus humaines aux différentes composantes de la vie en société.
Et pourtant la population se croit toujours impuissante et isolée, et se désinvestit des votes électoraux tout en s’impliquant concrètement dans de réelles actions politiques. C’est un peu comme avec la religion, il y a de moins en moins de chrétiens baptisés et de plus en plus de gens qui agissent en cohérence avec les principes du Christ !
Les idéologies fédératrices ne font plus recette car elles ont trop souvent conduit aux pires massacres. Cependant il devient essentiel d’envisager une articulation philosophique à nos actions et de pouvoir placer une éthique à nos projets et engagements sans quoi nous pourrions être amenés à faire n’importe quoi.
Là encore les représentations sont à modifier car il existe réellement des valeurs qui fédèrent les personnes notamment celles qui sous-tendent le développement durable. Mais le concept est peut-être trop jeune pour générer encore des notions claires et parlantes dans l’esprit de la majorité de la population.
Les orateurs d’une certaine époque manquent sans doute également pour gagner l’écoute des personnes. Aujourd’hui ce qui mobilise les attentions c’est la télévision et celle-ci, même privée, voire justement parce qu’elle l’est, n’est pas apte à passer des messages qui pourraient aller à l’encontre de ceux qui la financent. Il en de même pour la pensée. La plupart des maisons d’édition, des quotidiens et magazines sont dans les mains d’industriels et de financiers qui sont davantage intéressés par l’augmentation de leurs profits que les progrès de la pensée. Ou plutôt sur la diffusion de pensées autres que celles exprimant en quelque sorte les messages politiquement corrects. L’intoxication mentale dénoncée jadis par George Orwell est bien présente, elle n’a pas revêtue les atours d’un régime totalitaire comme 1984 le laissait penser. C’est tout à fait normal nous ne sommes pas dans une époque où une idéologie dominante comme le communisme pourrait conduire à de telles pratiques, pour autant ne nous leurrons pas nous vivons sous une autre idéologie envahissante et lobotomisant qu’est le libéralisme. Même des capitaines d’industries comme Claude Bébéar[5] dénoncent les processus qui tuent le capitalisme. Les effets de la mondialisation sous couvert de libéralisme, de liberté de choix affiché, modèlent le monde entier dans un seul et même moule. Ils packagent notre environnement comme nos pensées, avec des concepts jetables et des valeurs artificielles nous laissant le goût amer de la défaite surtout lorsque le chômage nous touche tandis que nous nous pensions, nantis, avoir un emploi et pouvoir consommer.
C’est pourquoi il est essentiel de garder une certaine vigilance intellectuelle, de regarder le monde avec curiosité et fermeté sans complaisance et de voir en quoi nous pouvons être complices de son évolution. Ensuite nous pouvons décider dans quel camp nous nous plaçons, soit celui qui renforce le système par ignorance ou par convoitise ou alors celui de la volonté de transformation, cherchant à partir de l’existant de proposer des alternatives viables, pérennes et humanistes.
Ceci pose justement la question de l’engagement. Ecrire c’est déjà bien mais qu’écrit-on et pour qui ? Est-ce qu’au-delà du constat des choses sont proposées ou est-ce que cela reste uniquement spéculatif ? Compte-tenu de la morosité des foyers et de la pauvreté de la majorité des opinions, il semble du devoir de tous ceux qui ont un rôle intellectuel dans la société, de décider de s’engager.
C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas forcément de militantisme mais davantage de ne pas être dupe de l’influence de ses propos, et bien entendu basé sur une éthique rigoureuse tant dans le message que dans les intentions à passer, prendre conscience de la portée de son discours et donc décider de s’engager ouvertement à agir en fonction de ses prises de position. Nous manquons cruellement de pensées appliquées au concret. Notre société est trop dichotomisée, d’un côté les intellectuels qui décrivent, voire pensent le monde, ensuite le concret passe dans les mains de personnes plus pragmatiques dont les intérêts peuvent être différents voire diverger des constats initiaux et des propositions de solutions. Enfin des intérêts spéculatifs peuvent tout autant détourner des constats de leur trajectoire initiale, c’est pourquoi je prends position pour dire qu’il est essentiel aujourd’hui d’assumer ses propos et ses écrits et de poser des actes cohérents avec les idées initiées.
A défaut de nouvelle idéologie majeure, c’est très probablement la cohérence et l’éthique dans le comportement qui inciteront nombre de gens à vouloir modifier quelque chose dans leur quotidien, peut-être dans leur manière d’être, de se comporter ou de penser.
Christine MARSAN
[1] Jean Bergeret. La violence fondamentale. Freud et ses différentes travaux sur les pulsions.
Festival régional et européen de la Paix – Bakea Bai
Introduction :
La paix recherchée depuis des millénaires, louée par tous les humanistes et la plupart des spirituels est parfois réalisée et très souvent encore un mythe, une utopie après laquelle nous courrons.
Que faudrait-il alors pour que cela devienne une réalité, partagée ?
Argument :
Une actualité qui peut poser question
Septembre 2005, cette conférence sur la paix au sein du premier festival régional et européen de la paix en Pays Basque.
C’est aussi la sortie d’un numéro spécial de Géo dédié à la paix.
C’est aussi la mort de Simon Wisenthal (comment continuer l’œuvre d’un homme ? problématiques de mémoire, de transmission d’engagement…)
C’est le cinquième ouragan sur les côtes du golfe du Mexique aux Etats-Unis (comment repenser nos ressources si la nature les limite ? Faut-il que la nature détruise nos ressources pour que nous pensions autrement notre rapport à elle ?).
C’est aussi quatre ans après 2001 (où en sommes-nous de notre rapport au drame humain, à la souffrance ? A la réparation, au droit de mémoire, aux actions correctrices ?).
Quelque chose se serait-il passé ? et si oui quoi ? sur quels plans ?
Ma conviction est que nous sommes en train de clore une étape débutée par la chute des twin towers.
Il aura fallu quatre années pour que l’ensemble des consciences, occidentales pour le moins et françaises pour ce qui nous préoccupent reprennent consciemment le sursaut de la vie.
Ainsi face à l’horreur de magnifiques choses ont toujours lieu.
La question qui découle ce ces éléments d’actualité est : est-il nécessaire de toujours devoir faire la guerre, quelle qu’en soit la forme pour améliorer notre conscience de la paix et notre implication pour qu’au quotidien la paix règne sur le monde ?
Il n’y a plus de guerre en France ni en Occident !
Nicolas Sarkozy dans son argument de campagne pour l’élection européenne, disait que depuis la fin de la Seconde guerre mondiale nous vivions en Europe en paix. Certes, c’est vrai, ici en France, toutefois cela laisse un certain nombre de questions en suspens.
Premièrement vérifier que nous ne vivons pas la guerre en France et en Europe. Ce qui conduit à revoir les nouvelles formes de guerre présentes aujourd’hui.
Deuxièmement, en supposant que la guerre ait réellement disparu de l’Occident qu’en est-il du reste du monde. Et pouvons-nous y faire quelque chose ? Et contribuions-nous à la paix ou à la guerre ailleurs sur la terre ?
Troisièmement, le besoin de guerre est-il réellement éliminé ?
Enfin, sur quoi repose notre besoin de faire la guerre et est-il possible d’envisager qu’un jour nous puissions vivre autrement qu’avec la guerre ? Et si oui comment ? Et cela signifie-t-il vivre en paix ?
Du colonialisme
Car si en France nous ne vivons plus la guerre, depuis 1945, nous sommes allés faire la guerre ailleurs, en Algérie, en Indochine, au Tchad, dans de nombreux pays d’Afrique…Et lorsque nous ne la faisons pas réellement parfois nous l’encourageons, notamment par les ventes d’armes et pour des motivations géopolitiques complexes. C’est d’ailleurs ainsi que Frédéric Passy avait reçu le prix Nobel en 1901 pour s’être opposé à la politique de colonialisme de Jules Ferry. Cet homme est malheureusement bien moins connu que son adversaire.
Si Jules Ferry a fait de grandes choses, notamment avec son action liée à l’éducation, il est incontestable que le colonialisme a créé l’expansion économique de notre monde occidental limité dans ses frontières. Ce choix géopolitique a conditionné bien des guerres et force dysfonctionnements que nous payons aujourd’hui avec les politiques d’intégration des immigrés et de restriction de l’immigration. Nous avons bâti notre opulence au détriment du reste du monde. Ceux-ci viennent aujourd’hui nous en demander réparation.
C’est ainsi que le terme de géopolitique n’est plus forcément le terme adéquat pour décrire les politiques internationales. Il s’agirait d’avantage de motivations économico-politiques qui priment aux choix humanistes. Ce choix appelle des conséquences particulières et avec elles de nouvelles formes de guerres.
Economie mondiale et des nouvelles formes de guerre
L’économie mondialisée correspond à l’universalité de la technologie sous la forme d’Internet, réduisant temps et espace et diffusant, sans discernement, toute information de par le monde et avec cette évolution la guerre prend aussi la forme du réseau, sous la forme des terrorismes de tous bords.
Bien que la forme même du terrorisme ne soit pas nouvelle (secte des Hashashin, guérillas, résistants), son universalité actuelle l’est.
C’est ainsi que nous sommes tous aussi démunis à éliminer un virus sur Internet qu’à venir à bout du terrorisme dans le monde. Tout devient mouvant, éphémère, rapide, labile, non identifiable.
Puisque le monde que nous vivons est celui que nous avons pensé, conçu, dessiné et produit. Si nous en voulons un autre, il va falloir y « réfléchir » sérieusement !
Par ailleurs, si nous postulons que sur notre territoire la guerre traditionnelle a disparu, est-ce que pour autant le besoin de guerre s’est en allé?
Depuis quelques années nous voyons surgir deux phénomènes qui illustrent que la paix se ne vit pas encore au quotidien sur notre terre. D’une part le terrorisme et de l’autre la violence physique et verbale qui mine nos cités et crée une ambiance délétère de peur et d’anxiété.
Et nous savons tous que la violence vient très souvent de la peur.
Des origines de la violence : la peur de l’autre
Les violences urbaines ont de multiples causes que je ne développerai pas forcément ici,[1] toutefois l’essentiel est de considérer que le moteur principal de la violence est la peur.
La peur de l’autre, de sa différence. Cette dernière nous incommode, nous dérange voire nous est insupportable.
Et nous voyons que la gradation de réponse va alors de la critique à la guerre.
On juge cet autre qui ne sait pas faire comme nous, qui s’habille différemment, etc. Et bien entendu ceci même dans nos propres familles. (Nous sommes tous attirés par l’amour et le bonheur et nous nous y prenons comme des manches à balais pour la plupart pour le manifester au quotidien.) Mais ceci est un autre débat.
Le besoin de bouc-émissaire
Ainsi, après la critique vient le temps de la recherche d’un fautif.
Au moindre problème on va chercher le maillon faible du groupe et on va l’incriminer de tous les maux de la terre. C’est alors la dynamique millénaire du bouc-émissaire.
Il incarne tous les problèmes et porte les causes de nos souffrances. Jadis il était sacrifié une fois par an, dans l’Ancien Testament, ce qui donnait lieu à un rituel de manière à éliminer, pour un temps, le surplus de violence du groupe social, tribu, clan, société, etc.
Avec le Nouveau testament un certain nombre de choses ont été abolies dont notamment les sacrifices. En tant que tel nous ne pouvons que nous en féliciter et le compter au nombre des progrès sociaux et humanistes. Toutefois, il faut vérifier que le besoin d’avoir un bouc-émissaire a bien cessé au cœur de l’homme.
Et c’est là que le bas blesse.
L’Homme ayant toujours autant de violence contenue en lui n’est pas encore à même de pouvoir la canaliser, la gérer, voire la transmuter et donc a toujours besoin de la manifester. Et c’est ainsi que nous passons du bouc-émissaire physique, sacré et ritualisé au bouc-émissaire symbolique.
Et nous voyons alors que tout groupe social, quelle qu’en soit sa taille, trouve toujours un ennemi, quelqu’un qui est suffisamment différent pour qu’il endosse la responsabilité de tout ce qui arrive au groupe et à ses membres. Il en veut forcément à leurs intérêts, probablement par envie ou par besoin de pouvoir, donc il va falloir que le groupe se défendre et lutte..
Et c’est ainsi que du jugement à l’ennemi il n’y a qu’un pas que nous franchissons en fonction des enjeux et de la pression intérieure.
L’intensité de notre peur de l’autre et l’ampleur de la perception du danger que l’autre représente vont nous conduire aux pires actes de rejet.
La meilleure solution que nous avons alors trouvé face au danger que représente l’autre est la solution radicale. On l’élimine. Dont le paroxysme fut atteint avec les camps de la mort.
Du génocide aux créations des organisations pour la paix
Ce paroxysme est à l’origine de prise de conscience mondiale qui a valu la création d’organisations extraordinaires telles que l’ONU à San Francisco entre le 25 avril et le 26 juin 1945. Et toutes les autres instances que se sont créées à la suite de cette horreur planétaire, à laquelle il ne faut surtout pas oublier de mentionner l’éradicationnucléaire. Nous sommes allés durant la Seconde guerre mondiale au maximum de l’éradication de celui qui est différent et dérangeant. A ce jour, nous n’avons pas su trouver mieux ! C’est évidemment de l’humour car il est impératif que nous puissions concentrer notre énergie individuelle et collective à autre chose qu’aux moyens de détruire systématiquement et définitivement l’autre.
Définition de la violence
Ce qui me conduit à revenir sur deux choses. Tout d’abord la définition de la violence qui permet de comprendre pourquoi elle est tellement insupportable. La violence est l’expression d’une force brute manifestée contre autrui. Elle implique la négation de l’autre, c’est-à-dire de son altérité.
Lorsque je commets un acte de violence, que les psychologues nomment un passage à l’acte, je nie purement et simplement l’autre et je le frappeafin de le détruire. Je peux le frapper physiquement ou verbalement, bien entendu.
Ceci est insupportable. D’ailleurs l’acte le plus connu est le viol qui tire sa racine du même mot. Et pour ceux et celles qui l’ont subi, ils voient l’horreur de ne plus être que l’objet de l’autre.
Ce qui est alors à réparer chez la victime, c’est sa dimension de sujet.
Mais pourquoi en sommes nous arrivés à avoir besoin sans cesse de manifester de la violence face à autrui ?
Pour y répondre et ceci bien entendu, de manière incomplète, je passerai par l’anthropologie et en paraphrasant le propos de Françoise l’Hériter qui le dit si bien.
Elle a observé que la manière dont les humains se sont constitués en groupes et ont pu se développer en société humaines reposent sur un certain nombres de paramètres. L’homme qui est doté d’intelligence, au plus au niveau de l’échelle animale (sic ! au vu de ce qu’il en fait parfois !!) a pu la développer parce qu’il était en fait fort démuni physiquement et très mal équipé pour survivre.
Nous n’avons ni assez de poils, ni de griffes, ni la capacité à courir vite, etc, etc. Face aux nombreux prédateurs de la préhistoire, nous avions peu de chances de survie et aujourd’hui nous sommes les « maîtres du monde » comme certains aiment à le dirent et le penser.
Tout viendrait selon elle du fait que lorsque nous avons « observé » le monde qui nous entourait nous avons constaté qu’il était fait de paires, de choses opposées, ainsi nous sommes des hommes ou des femmes, il y a la nuit ou le jour, les aliments pouvaient être crus ou cuits, ils percevaient le froid ou le chaud, etc. Car en un même instant il ne pouvait pas y avoir le jour et la nuit, par exemple.
Observation de notre environnement condition notre pensée binaire
Cette observation a alors conduit à structurer le mode de pensée en appréhension binaire de la réalité. Ce qu’Aristote instituera bien plus tard en principe de dichotomie de la nature permettant alors de l’identifier, de la classer. Ce qui est l’un des principes de la science qui repose sur la séparation des éléments avec toutes les conséquences que cela peut comporter. L’excès actuel est notamment la séparation extrême des disciplines qui pour apporter quelque chose ont besoin de se spécialiser à outrance et en cela ont du mal à en même temps avoir une vision globale, donc généraliste d’un objet d’étude.
Cette manière de penser binaire conditionne notre esprit jusqu’à nos jours et nous avons eu mal fou à envisager autre chose.
Du qui-vive au confort
Une autre composante anthropologique, liée au fait de dépasser le stade animal est que ce dernier vit toujours sur le qui-vive. L’animal sauvage sursaute sans cesse au moindre bruit, paniqué à l’idée d’être la proie d’un prédateur. La survie est son quotidien.
Nous les hommes, nous avons trouvé la paix du repos par le sommeil. Comment ? Parce qu’en se regroupant c’est-à-dire, en constituant un même clan dormant dans une grotte ou une caverne, très vite des rôles se sont mis en place qui ont permis le repos. Il y a ainsi eu des guetteurs qui veillaient pendant que le groupe afin de prévenir de tout danger.
Pendant ce temps le clan pouvait alors profondément se reposer, en confiance. Ce qui a eu pour conséquence la possibilité de créer des outils, de découvrir l’art, de se structurer en un mot.
Ceci paraît anodin, mais c’est grâce à cette répartition des rôles que l’homme a pu dépasser son instinct de survie, en créant des armes lui permettant alors de chasser plus efficacement des animaux jusqu’ici trop menaçants et reste ainsi qu’il a commencé ses premiers pas vers la maîtrise du monde et le développement du confort.
Du clan : du même au différent
Le dernier point qui est aussi en lien avec notre propos sur la paix est que le fait que des hommes se regroupent en clan tout en se protégeant des menaces extérieures dans des abris a développé une conscience du même et du différent. Ce qui signifie que tous ceux qui étaient dans la grotte faisait partie du même clan et donc représentaient des amis, des personnes dans lesquelles on peut avoir suffisamment confiance au point de pouvoir dormir à côté (même si l’on peu imaginer quelques frictions parmi ses membres au vu de la manière dont nous interagissions en famille aujourd’hui !). Et en contrepoint, tout ceux qui étaient à l’extérieur étaient donc des ennemis. Comme cette période a duré fort longtemps dans l’histoire humaine, plusieurs milliers d’années cela a considérablement conditionné nos esprits et nos manières de voir le monde et surtout autrui.
Ainsi depuis la nuit des temps l’étranger est-il assimilé à un danger, une menace que bien souvent il a fallu détruire afin de ne pas mourir nous-mêmes.
Voilà, rapidement brossés, quelques éléments qui nous constituent comme autant de composantes anthropologiques et qui expliquent notre propension à la violence et à la guerre contre autrui et notre grande difficulté à pouvoir manifester la paix.
L’évolution de notre pensée sur le monde et nous-mêmes : la pensée ternaire
Pourtant, nous tenons là une clé pour nous permettre d’envisager la paix et surtout de la vivre. Nous pouvons penser au-delà du 2 et surtout de l’opposition.
Ceci s’appelle la pensée ternaire ou complexe, selon le champ duquel on s’inspire pour la définir.
Einstein a été l’un des physiciens géniaux qui l’a mise en exergue en exposant la relativité et en ouvrant le champ de la physique quantique. Edgar Morin est le philosophe et sociologue qui a cherché à introduire cette pensée dans le champ des sciences humaines, en parlant de complexité, malheureusement d’une manière sans doute un peu trop compliquée pour beaucoup. Mais ces tentatives ont le mérite de nous permettre d’envisager autre chose et de nous sortir de notre gangue mentale.
La pensée complexe fait rupture avec la pensée binaire, du « ou » pour proposer le « et ». On pourrait aussi nommer pensée ternaire. Ce changement apparent simple de conjonction a en fait des effets considérables.
Et au-delà de la science, la spiritualité en avait rendu compte depuis longtemps. La religion catholique en avançant que Dieu et un et trois, cette trinité si difficile à comprendre, est pourtant, la voie vers le dépassement de la dualité et de l’opposition (d’ailleurs nommée diabolon : celui qui sépare !!).
Auparavant, le taoïsme en présentant la dynamique du Yin et du Yang explique qu’il existe toujours dans le blanc le noir et dans la lumière l’ombre. Ce c’est que tout le monde en a retenu car visuellement le symbole taoïste illustre bien la dualité. Pourtant son message profond est bien d’aller chercher la troisième voie au-delà des apparences, des oppositions et de la dualité. Curieusement, au même titre que la trinité qui a été si mal comprise, cette dimension du taoïsme est fort peu reprise.
Trop compliquée ?
D’une certaine manière oui.
Cela nous renvoie à notre capacité à pouvoir envisager au-delà de nos habitudes millénaires, au-delà des apparences, au-delà de nos limitations humaines.
La pensée ternaire est alors un effort, que seul notre néo-cortex peut envisager et cette partie récente de notre cerveau, qui nous différencie de l’animal, est bien la partie de notre physiologie où nous pouvons aller puiser les ressources d’un au-delà de nos instincts.
C’est pourquoi, en ouvrant une parenthèse, la responsabilité d’un Etat est immense quant à ce qu’il autorise ou « interdit ». Ainsi, si nous nous limitons à la France, encourager la psychose par le fait d’annoncer, par l’intermédiaire des médias toutes les catastrophes locales et planétaires alimentent le business des lobbying de tous poils qui proposent des solutions sécuritaires. Pour autant cela stimule notre cerveau le plus archaïque, la partie reptilienne. Et encourager nos instincts, notre fascination pour le sang et la violence et exacerber nos peurs ne me paraît pas compatible avec vouloir une société autonomie et entreprenante. Mais refermons la parenthèse.
Ainsi, pour en revenir à la pensée binaire, il s’agit de pouvoir aller plus loin que l’opposition qui nous a depuis toujours constitué pour envisager l’autre autrement et dépasser le besoin de guerre et désirer la paix.
Autant dire que nous sommes sur le début du chemin, nous sommes balbutiants sur cette voie, mais des êtres formidables dans les siècles passés nous ont ouvert la voie. On les nomme génies car en effet, ils ont pu voir au-delà de nos limitations, en précurseurs et à présent il est question d’y engager tout le monde !
On comprend l’étendue de la tâche.
De la lente évolution de la conscience humaine
Ce qui nous conduit alors à parler de conscience individuelle et collective.
Reprenant un ancien argument sur l’évolution de la conscience humaine,[2] ce qu’il faut comprendre c’est qu’à la taille de l’humanité, les progrès peuvent sembler lents et minimeset même pour certains cela pourrait paraître un non progrès et pourtant !
Depuis des siècles, philosophes, humanistes de toutes confessions et de toute discipline et homme et femme spirituels cherchent à conduire le monde vers la paix. Des figures légendaires ont donné leur vie à cet idéal.
Partant d’un rêve comme Luther King ou comme Gandhi qui, en conscience, a accepté de mettre sa vie en danger pour défendre la non-violence ou encore Nelson Mandela qui a pu tenir 27 ans en prison pour respecter ses valeurs et continuer son engagement. La plupart des prix Nobel de la paix nous ont prouvé l’ampleur de leur implication et de leur persévérance et le dur chemin qu’il faut alors réaliser pour y parvenir.
L’histoire est le témoin de cette lutte incessante pour la paix et les droits de l’homme face aux oppressions de tous bords. Certains placent les premiers moments de la quête sociale de justice en mentionnant le code d’Hammurabi à Babylone il y a 36 siècles de cela. Il s’agissait alors de faire advenir la justice afin d’empêcher les puissants de faire du tort aux plus faibles. Ainsi, un certain nombre de progrès ont été le fruit de juristes, philosophes et théologiens de par l’histoire mondiale pour constituer le droit des peuples en réponse au besoin de pouvoir.
C’est ainsi que, depuis tous temps, pouvoirs et libertés de sont opposés. Nous pouvons retenir la bataille de Moïse contre pharaon, ou encore les écrits de Platon dont notamment laRépublique et bien entendu plus proche de nous la déclaration d’indépendance de l’Amérique face à l’Angleterre en 1776, soutenue par la France. Cette dernière qui en réalisant la Révolution française de 1789 institua la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen.
Magnifique projet humaniste, plaçant un idéal démocratique à l’évolution humaine. Il n’a comme seul défaut comme nous le rappellent certaines personnes d’autres civilisations c’est que nous reproduisons à nouveau notre habitude universaliste d’aller proclamer de par le monde la bonne parole. Les croisades voulaient faire de même et nous avons connu des massacres épouvantables, au nom de Dieu et pour l’intérêt particulier des plus puissants en quête de pouvoir. Puis toujours en Son nom, l’évangélisation à tous crins a conduit aux pires génocides notamment en Amérique du sud et bien entendu à l’Inquisition. Ainsi peut-être les droits de l’homme et du citoyen sont-ils une magnifique avancée, il faut simplement vérifier que nous ne tombons pas encore dans le piège universaliste qui cette fois-ci au nom de la liberté de l’homme pourrait ne pas respecter celle d’autrui.
C’est ainsi que les Etats-Unis pensant avoir un rôle d’élus ont-ils aussi cette attitude interventionniste et évangélisatrice de par le monde.
La réaction de ceux qui ne sentent pas respectés passe alors, de nouveau, par la violence.
Celle de celui qui ne sent pas respecté, qui ne peut pas établie de dialogueet qui subit l’excès de certitude de son interlocuteur, réagit avec la seule arme qui lui reste la violence. Nié dans son altérité, à son tour il violente l’autre cette fois-ci avec des armes réelles. Celles-là mêmes construites par les pays défendant les droits de l’homme. Celui qui croit avoir raison ne peut alors pas écouter l’autre qui sans doute a raison lui aussi, autrement.
Ainsi quelques moments clés de l’histoire sont-ils des briques incontournables de notre évolution vers une paix qui doucement, progressivement s’inscrit dans les cœurs, les esprits et les consciences. Depuis 1789, il y a eu également l’abolition de l’esclavage (1848, VictorSchoelcher), qui a donné lieu mis en évidence l’état des droits de tous les humains, enfants, femmes, handicapés, personnes de différentes origines ethniques et raciales. Ce qui a ainsi conduit au droit de vote pour les femmes acquis en 1945 en France quand même ! Si nous avons été un des derniers pays européens à accorder le droit de vote aux femmes et donc de les reconnaître comme citoyens, de nombreux pays dans le monde ne reconnaissent pas toujours pas ce droit aux femmes. Les progrès pour le respect des enfants est aussi un immense combat. Toutes ces mesures visant à reconnaître les droits et les devoirs de chacun, accepter leur différence et à reconnaître la pluralité de leur expression.
Ainsi les progrès de la conscience collective sont indéniables.
Les horreurs de la Seconde guerre mondiale ont accéléré les prises de conscience et les tentatives de réparation.
Aujourd’hui nous en sommes aux Droits Humains, à la Responsabilité Sociales d’Entreprisse, au développement durable social pour respecter les droits et les devoirs des hommes, des femmes et des enfants au travail. Toutes ces mesures visent à lutter contre les abus insupportables. Comme récemment ce reportage mentionnant les conditions de travail des ouvriers indiens et pakistanais à Dubaï. Pour construire des palais luxueux, ils sont entassés à plusieurs dizaines par terre dans des pièces, avec une hygiène rudimentaire des horaires incroyables de 14 heures par jour sous 50 degrés au soleil ? Il y a des morts à déplorer chaque jour et plusieurs suicides par semaine.
Ces nouvelles mesures de protection des hommes, des femmes et des enfants est en réponse à notre expansion économique qui ne voit pas de limites et qui se fait la plupart du temps au détriment des populations les plus défavorisées.
Notre illusion de croissance ne créée pas que de l’abondance elle créée aussi de la misère, de la souffrance et pas uniquement à l’autre bout du monde, nos rues en sont le témoin patent.
D’où les créations de diverses ONG telles qu’Amnisty International, Unicef qui luttent aux côtés d’organismes officiels et internationaux comme l’Onu, l’Unesco, luttent pour la dignité humaine.
De la souffrance à la violence
Cette richesse outrancière peut aussi conduire à la violence. Car la souffrance et la misère engendrent des souffrances et souvent des jalousies vis-à-vis de ceux qui ne souffrent pas et qui ont « réussi ». Ce qui conduit alors très souvent à des actes de violence. Celle-ci apporte son cortège de peurs, notamment de l’autre. Et nous avons alors là le cercle vicieux dans lequel l’homme peut s’enfermer, souffrances, désirs, violences, peurs et à nouveau souffrances, etc.
C’est ainsi que le constat que nous réalisons est que principalement c’est bien au cœur de l’homme que l’on va retrouver tous les germes de la guerre comme ceux de la paix.
Si nous voulons vivre en paix, il va alors être question de regarder notre contribution au monde, déjà dans notre proche environnement et ensuite plus généralement dans les différents niveaux d’influence que nous pouvons avoir.
Alors se pose la question de savoir si nous sommes vraiment matures pour la paix et si nous la réalisions aujourd’hui effectivement.
L’exigence de conscience
Car agir dans la paix implique une exigence au quotidien afin de ne pas entretenir la violence et la haine autour de nous. Et ceci ne peut se faire que tout autant qu’un certain degré de conscience a pu être atteint.
Pierre Rabhi ou Charles Rozjman tous deux impliqués dans des luttes pour la sauvegarde de la terre ou contre la violence, différentes facettes pour proposer de nouvelles alternatives à notre mode de fonctionnement actuel sont arrivés, tous deux, à la conclusion que pour faire changer de comportement les personnes qu’elles soient engagées à respecter l’environnement ou tout autre type de combat, cela ne peut se faire que si chacun atteint un niveau de conscience qui lui permet d’agir tous les jours en respect avec son idéal. Pour que les choses changent, il est essentiel que les actes quotidiens soient emprunts de cohérence et d’éthique.
Rappelons-nous ce que l’on appelait les bigotes de bénitier, (peut-être y avait-il aussi quelques hommes !)c’est-à-dire ces femmes qui allaient tous les jours à l’église et à la messe. Ce qu’on reprochait à certaines d’entre elles, c’est d’avoir des attitudes de dévotes à l’église et dès qu’elles en étaient sorties, disaient pique pendre de leur entourage. Elles connaissaient les rituels, avaient les apparences de femmes croyantes mais leur cœur n’avait en rien évolué. C’est une des nombreuses cause de désaffection de l’Eglise. Le manque de cohérence et ceci à tous les niveaux.
Il en est de même de tous les projets humanistes, dont la paix.
Cohérence et éthique
Cohérence et éthique ne sont pas que des mots, ce sont des principes fondamentaux qui conduisent l’action. Et ceci ne peut se faire que par une prise de conscience de nos attitudes quotidiennes et aussi de notre mode de fonctionnement.
On n’enseigne pas ce que l’on veut, on n’enseigne pas ce que l’on sait, on enseigne ce que l’on est. Jean Jaurès.
Qu’est-ce que c’est ?
Il s’agit d’accompagner une personne à être pleinement ce qu’elle est.
Pourquoi ?
Tant que nous sommes encombrés dans nos réticences, par les contraintes venant de l’extérieur, quelle que soit notre fonction ou notre rôle dans la société, si nous ne sommes pas pleinement libres d’être qui nous sommes alors nous limitons notre capacité d’action.
A quoi cela peut-il bien servir ?
Aller au cœur de soi, être fidèle à qui nous sommes véritablement, à ce que nous pouvons produire de meilleur pour nous-mêmes va démultiplier notre puissance, notre efficacité pour notre environnement et notre sphère d’influence. Nous agissons alors de manière cohérente, juste, en parfaite harmonie avec ce que nous rêvons d’être.
Quels sont les risques ?
Aller vers l’essentiel de soi, c’est se défaire des exigences extérieures, des pressions d’autrui. Cela peut signifier alors rompre avec des habitudes, couper avec des cercles de relations qui n’ont alors plus de sens, voire rompre avec une activité qui ne correspond pas à notre choix profond. Ceci peut créer des conflits internes et l’objectif du coaching est alors de les gérer.
Qu’est-ce que vous gagnez ?
Aller vers davantage de profondeur, de puissance intérieure, ce qui est différent du pouvoir sur autrui. Ce que vous serez devenu sera suffisamment juste pour que votre environnement évolue de facto. Votre rayonnement aura automatiquement des effets sur les autres, qui auront envie, spontanément, de rallier ce que vous proposerez, ce que vous êtes, tout simplement.
Vous perdrez moins d’énergie à convaincre ou à rallier les autres. Vous gérerez avec davantage de calme et d’efficacité les crises et les conflits. Vous déploierez une très grande créativité qui vous servira à identifier la vision juste pour votre activité, les moyens innovateurs pour y parvenir, l’équipe adéquate pour l’atteindre.
Comment ?
La méthode s’adapte à la personne. L’essentiel est depermettre de clarifier où vous souhaitez vous diriger, d’identifier votre capacité réelle à changer et acquérir de nouveaux réflexes beaucoup plus efficaces. Il s’agit aussi d’identifier les obstacles à atteindre vos objectifs et enfin de puiser en vous les ressorts de la transformation qui vous conduit à être vous-même. Ceci à votre rythme, en respect de vos choix, de vos croyances, de vos convictions. En un mot en respectant profondément qui vous êtes.
Accompagner c’est aller avec vous vers là où vous voulez aller, parfois en vous challengeant, parfois en sachant s’arrêter avec lucidité sur ce qui est devenu insurmontable. C’est dans le respect de ce que vous voulez réellement être que le changement peut s’opérer.
Qui je suis pour vous proposer ce type d’accompagnement ?
Un être en chemin également, qui a retrouvé son âme et redécouvert son cœur.
J’ai pris le risque d’être et comme cela se traduit par une sérénité intérieure et une cohérence entre pensées, décisions, actions et résultats, je mets cette évolution à votre service.
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