Le printemps
est venu
: comment, nul ne l'a su. Antonio Machado
Cet hiver tarde à partir et ses assauts sont rudes et font
des ravages aussi bien en France qu’à l’étranger : Haïti, le Chili, la Vendée… Qu’est-ce que symboliquement ces « violences » naturelles pourraient bien vouloir nous
dire ?
L’hiver et ses frimas accentuent les effets de
l’hibernation. Même si certains skient joyeusement, pour l’essentiel la neige continue à maintenir la majorité des gens à l’intérieur et si ce n’est la semaine parce qu’ils travaillent ce sera le
soir ou le week-end. Que la tendance soit à l’introspection est une bonne chose, si le repli en sa demeure encourage le retrait en soi et l’examen annuel des bilans et des potentiels. Toutefois
ceci n’est pas garanti comme étant l’occupation de la majorité de nos concitoyens. Les outils de loisir omniprésents (télévision, Wii, jeux vidéos, etc) viennent apporter les tumultes du bruit
pour empêcher la rencontre de l’être.
Qui sait l’être pourrait-il supplanter l’avoir ?
Alors, contre ce « risque » la société de consommation veille et déchaîne sa créativité pour nous maintenir mous, flasques, vides et déprimés, proies idéales pour y semer les graines de
panique comme à l’automne, en pleine crise économique, celles de la grippe H1N1. Pas étonnant que les fascinés de l’Apocalypse et les candidats à la superstition aient repris de la
vigueur.
Mais au-delà de notre nombril « intérieur » et
si ces frimas pouvaient symboliquement nous parler de l’état du monde et du rapport entre l’inertie hivernale et la vitalité printanière, celles-ci réparties inégalement de par le
monde ?
« Les voyages forment la jeunesse. » disait si
justement Montaigne. Il est incontestable que voyager nous décentre de notre nombrilisme national et nous voyons autrement le monde et par conséquent nous-mêmes. Ainsi pendant que nous sommes
déprimés, apeurés, pris dans les rouages sans fin des mesures financières et organisationnelles le monde tourne et change.
Décisions spéculatives qui broient les hommes en les
évinçant des outils de travail (raffinerie de Total et aussi plus subrepticement les automates à la SNCF, La Poste, Air France et aux caisses des supermarchés qui font baisser les prix et
contribuent aux licenciements) et aussi
des mesures sanitaires conduisant toujours vers plus d’asepsie (et donc de mort, à terme, car sans capacité à résister aux microbes, notre corps s’affaiblit) et aux radicalisations des processus
de qualité qui éradiquent tout défaut (nos différences et notre humanité sont laminés devant l’exigence de perfection et l’excellence à tout prix).
Pendant ce temps les pays colonisés au XIXème siècle, lors
de notre apogée de civilisation, prennent aujourd’hui leur revanche et nous colonisent de différentes manières. La guerre a changé de forme et de territoire, mais son intensité est toujours là. A
la guerre économique que l’Occident a « inventé » avec la mondialisation, le reste du monde nous répond avec une résilience à la force équivalente à sa rage de nous vaincre. Longtemps
décrits, certes à des époques différentes, comme sauvages pour les uns, pays sous-développés pour les autres, nous avons semé les graines de la rage et du retour, pas uniquement du refoulé, mais
bien plus réellement de la colonisation. Les uns nous influencent culturellement car ils habitent sur notre sol. La rencontre culturelle est difficile et l’influence est réelle et parfois
sournoise car nos tabous sociétaux nous empêche d’en parler. Invoquer le racisme prive toute capacité de parler des différences et de prendre des décisions concertées. Sous l’influence d’une
poignée de fondamentalistes de tout bord et de toute confession (la peur encourageant conservatismes et radicalismes) certains acquis de notre démocratie sont remis en question. Des référentiels
culturels et religieux, que nous qualifions de conservateurs, apportent des réponses rassurantes aux plus fragiles (les plus pauvres, les exclus, les moins cultivés) structurant les comportements
et les rôles sociaux cependant la conséquence est que nos libertés sont menacées (les acquis et droits de la femme en sont un criant exemple).
Par ailleurs, nous sommes allés délocaliser nos
productions pour répondre à des logiques d’expansion économique à court terme, participant à l’augmentation de la richesse dans ces pays (et bien entendu de quelques-uns, car la grande majorité
se paupérise davantage) et à l’appauvrissement dans les nôtres. Longtemps démenti aujourd’hui cela devient une évidence que plus personne ne peut contester. Pour conquérir la Chine, ou plutôt la
considérant comme un immense marché potentiel, nous avons réalisé des Joint-Venture transférant nos savoir-faire et nos compétences. Ceci sans vouloir anticiper les conséquences de telles
actions, niant les mises en garde des sinologues, connaissant, eux, les spécificités de la pensée chinoise.
Comment est-il possible, pour des logiques de
profitabilité et de rentabilité à trois mois que nous ayons délibérément décidé de nous tirer une balle dans le pied ?
Et bien entendu, aujourd’hui nous vivons les conséquences
sociales de la mécanisation et de la délocalisation à outrance.
De plus, en délocalisant au sein de pays à la culture
millénaire (Inde et Chine), plus ancienne que la nôtre, nous sommes allés les envahir de notre modèle occidental et nous avons occupé leur territoire. Autre forme de colonisation. Nous créons les
usines polluantes en Inde (Bhopal) tel l’exemple d’Union Carbide ou Coca Cola qui produit en Inde, toujours, en privant des milliers de gens de l’eau qu’il puise pour les sodas au détriment des
cultures. Les exemples sont légions.
Aujourd’hui ces pays répondent à nos différentes formes de
colonisations.
Les uns dégagés des colonies anglaise et française ont ce
désir insatiable de nous égaler sur le terrain de l’opulence et de la consommation et ils sont plus d’un milliard avec cet appétit. Et quant au géant chinois à l’orgueil bafoué par nos propos
méprisants leur reprochant de s’être enfermés sur eux-mêmes et d’être encore, au début du XXeme siècle, au Moyen-Age en regard de nos progrès techniques. On ne badine pas avec la fierté en Asie,
aussi bien en Chine qu’au Japon. Perdre la face est le pire des affronts et nous l’avons réalisé sans conscience, pris dans notre arrogance occidentale, sans limite.
Coupés pour la plupart des racines de leur culture
ancestrale, les chinois ont aujourd’hui comme projet politique national de devenir la première puissance mondiale. Avec un seul parti politique et une intolérance totalitaire à la différence et à
la divergence, cela leur donne une force incommensurable à vouloir nous laminer sur notre propre terrain. N’oublions pas qu’ils détiennent depuis des millénaires les clés de la stratégie militaire et que les hommes sont un
matériau et que les droits humains ne sont pas leur priorité (rappelons-nous le Tibet et la difficile reconnaissance du Dalaï-Lama notamment en 2008 avec les JO).
Ainsi, nos acquis sociaux et les droits humains sont clairement menacés, dès lors que les maîtres du monde s’avèrent, d’ici très peu de
temps, ne plus être le G8… Si nous n’avons plus les moyens de décider des règles universelles respectant les droits humains, nous risquons une régression, d’où les peurs de civilisation
décadente. Au-delà du jugement moral inhérent à ce terme, la réalité est pourtant bien là. Nous sommes depuis plusieurs années à la croisée des chemins : si nous ne réveillons pas
(rappelons-nous le fameux livre d’Alain Peyrefitte, en 1973, Quand la Chine s’éveillera. C’est fait !) nous risquons de disparaître, dilués parmi les autres civilisations
rajeunies et conquérantes. Ou alors nous nous ressaisissons et nous retrouvons notre vitalité, nous parvenons à sortir des effets ankylosant de la neige et
nous retrouvons notre capacité à la résilience, à faire pousser les germes de notre créativité et nous renaissons de nos cendres. Nous avons besoin du
symbole mythique du Phénix pour nous remuer. Il nous faut sortir de l’inertie, de la plainte et des malaises multiformes pour mobiliser énergie et ressources et créer notre monde de demain si
nous ne voulons pas que les autres nous en brosse un paysage assez triste dans lequel nous n’aurons que les parts congrues jadis réservées aux colonisés.
Alors que la plupart de nos concitoyens croient encore que
la France est une puissance économique dominante, ayant difficilement lâché l’arrogance du XIXeme siècle, la réalité est que nous sommes démergents. Notre dette aurait pu être qualifiée de pays
sous-développé il y a encore peu, mais heureusement l’un de nos compatriotes est le directeur du FMI nous épargnant l’affront de devoir reconnaître que nous sommes en chute libre, démergents,
décadents. En effet, le droit à décider du reste du monde est lié au PIB et à la richesse économique d’un pays. Et nous sommes excessivement endettés, notre croissance est quasiment nulle lorsque
celle de la Chine fanfaronne autour des 10%.
Nous n’aurons bientôt plus la légitimité de décider des
critères de démocratie et d’interdire à certains pays de disposer ou pas de la bombe atomique. C’est juste une question d’années avant que les chinois nous démontrent que nous ne sommes plus les
maîtres du monde. C’est une des raisons pour lesquelles les Etats-Unis, en perte de vitesse économique, continuent leur course effrénée à l’armement pour démontrer encore de l’hégémonie
militaire, seule capable de maintenir l’équilibre géopolitique. Comme une attitude désespérée d’un pays qui perd de sa superbe car il s’est coupé de son projet initial.
Triste constat.
Alors, sortons des cendres et regardons le
Phénix.
Pour sortir de cette situation inextricable que nous avons
laissé se créer, il faut un projet de société. Un projet politique qui transcende les clivages gauche/ droite, batailles anachroniques, d’un autre temps, obsolètes à l’échelle des enjeux
planétaires. Il est temps de laisser de côté nos egos pour bâtir ensemble ce qu’il est nécessaire de repenser pour à la fois : préserver notre planète et notre environnement, privilégier
l’être humain dans le sens : donner à chacun les ressources de vivre dignement.
Les partis majoritaires n’ont plus de projet politique
autre que maintenir et servir le système économique déliquescent (banques qui ont pour seul objectif de spéculer pour faire du profit avec l’argent des autres, souvent le nôtre) et une
consommation effrénée qui absorbe tout sur son passage et rend jusqu’aux êtres humains obsolètes (le virtuel rend possible les rencontres humaines pour simplement faire l’amour et ensuite chacun
est jetable, on ne s’appelle plus, on ne se revoie pas. Faire l’amour est devenu un jeu pour certains et priment que l’établissement d’une relation humaine et sociale). Dès lors qu’un des
« pouvoirs » majeurs institutionnels ne tient plus son rôle il est voué à disparaître. Cependant l’hégémonie de l’économie, sans conscience, conduit à ruiner notre planète, c’est-à-dire
toutes les ressources qui nous permettent de vivre.
« Quand le dernier arbre sera abattu,
La dernière rivière empoisonnée,
Le dernier poisson pêché,
Alors vous découvrirez
Que l’argent ne se mange pas. »
nous dit la sagesse des Indiens d’Amérique du Nord.
C’est la raison pour laquelle l’élan
écologique est un souffle d’espoir. Les
jeunes ne s’y sont pas trompés et se rallient en masse à cette tendance. Ainsi au lieu de perdre de l’énergie à juger les jeunes, peut-être faudrait-il comprendre pourquoi ils agissent de telle
ou telle manière. Pendant quelques années, il y a eu flottement, désaffection des urnes électorales car nombreux étaient les citoyens de tout bord et de tout âge qui ne se reconnaissaient pas
dans les propositions des partis et des candidats et qui votaient par défaut pour éviter le pire. Et voilà que cet élan écologique est porteur de vie et de sens. De solutions, je ne sais pas, je
ne m’y suis pas suffisamment intéressée au détail des projets pour apprécier la teneur des propositions de chaque parti. Cependant je constate qu’il y a une volonté d’écouter les citoyens et de
rassembler les initiatives vivantes et non pas comme certains autres partis de décréter « sectaires » tout ce qui est qualifié d’alternatif.
J’insiste bien, au-delà de l’aspect partisan et politique,
l’élan écologique est le seul qui peut sauver notre civilisation. Pourquoi ? Parce qu’il renoue avec la vie, avec tout ce qui est vivant tandis que notre société industrielle s’est forgée
sur des matières fossiles (pour reprendre les arguments de Pierre Rabhi ou de Jean-Marie Pelt). Nous avons créé des villes dans lesquelles les brins d’herbe et les arbres ont longtemps été des
denrées rares.
Même si notre orgueil est blessé lorsque nous pouvons dire
que nous sommes d’abord des animaux, nous devons reconnaître combien nous sommes réceptifs aux rythmes de la nature (sensibilité au froid, à la pluie, à la chaleur, aux nuits longues..) et nous
sommes aussi une espèce qui a une conscience et qui domine le monde. Nous avons donc la responsabilité de notre conscience.
Ce qu’apporte précisément l’élan écologique c’est de nous
permettre de nous reconnecter à la vie et à la nature et de cesser de la voir comme un objet servant uniquement à servir nos désirs insatiables. Voir à nouveau la vie et décider de la respecter
c’est redonner du sens à l’action politique, économique et sociale. Sens perdu, dissous, dans les obsolescences consumatoires. Alors partager du sens,
c’est redonner de l’espoir et l’élan pour agir. La Chine proclame à ses concitoyens qu’elle veut devenir la première puissance mondiale, voilà un projet
qui fédère et motive… mais qui reste destructeur.
Nos abus d’occidentaux nous ont conduit à faire grandir
notre conscience individuelle et collective, plus nous nous fédèrerons autour de projets vivants et plus nous permettrons également à un niveau géopolitique d’apporter une alternative concrète et
vivante à la guerre économique incessante.
Et pour ce faire, il nous faut sortir de nos inerties,
marasmes qu’ils soient le fruit de nos états-d’âmes irrésolus, de nos sentiments d’impuissance face à l’immensité des changements à opérer (d’où l’intérêt de voir tout ce qui se fait localement,
ce qui explique le succès d’initiatives telles que Colibri qui redonne espoir de par la démonstration factuelle, pragmatique et locale de réels changements qui s’opèrent) et enfin des peurs,
entretenues délibérément par un système qui ne veut pas changer. Peurs dont nous savons qu’elles conduisent d’abord à l’inertie et ensuite à la violence.
Alors oui cela peut être un choix délibéré ou inconscient
du système, qui ne parvenant pas à opérer le changement nécessaire laisse s’enkyster les problèmes, les accentue, encourage la peur, exalte les violences sociales tout en voulant les
« éradiquer » comptant peut-être sur le facteur vivifiant de la violence. Celle-ci pourrait être l’énergie de vie, orientée pour le moment sur sa pente destructrice, mais qui ensuite
pourrait prendre « forme » et être le ferment d’un autre modèle de société. Cependant c’est un pari risqué. Cela peut aussi nous exploser en pleine figure et qu’il n’y ait plus rien
après les cendres.
Choisir délibérément l’option immédiate de la vie, encourager notre vitalité (qui a même un effet sur notre fertilité !!) c’est aussi choisir le raccourci
d’aller plus « vite » à l’essentiel et de canaliser notre violence fondamentale plutôt que de la subir. Et cela nécessite de :
- modifier nos représentations et nos valeurs,
- changer de niveau de conscience,
- sortir des peurs et des inerties,
- décider d’un sens (signification et direction) qui redonne espoir et déploie la vitalité d’agir,
- renouer avec notre énergie vitale (résilience),
- se donner les moyens d’opérer des changements d’attitude, de manières d’agir, de communiquer, de décider, de diriger et de fonctionner collectivement,
- enfin prendre le risque de changer (au-delà des idées et des pensées) et
devenir le changement que nous voulons pour le monde pour paraphraser Gandhi.
- Mutualiser les moyens, ressources et initiatives qui vont dans le sens d’un changement souhaité et qui fait sens,
- Développer des solidarités afin de ne pas se sentir seul et impuissant mais bien forts de la mutualisation des innovations et créativités.
On
ne peut résoudre les problèmes en restant au même niveau de pensée que celui dans lequel ils ont été créés. Albert Einstein
Alors oui, en ce 9 mars 2010, il y a encore des
centimètres de neige en France, mais nous pouvons aussi voir le soleil, les crocus, les perce-neige et les bourgeons et décider en conscience de mobiliser et de mutualiser nos énergies
printanières et renaissantes.
Bien à vous.
CM
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